La seconde déchéance du dragon PDF Imprimer Envoyer
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Dragons & serpents
Écrit par Tsaag Valren   
Dimanche, 09 Janvier 2011 15:24

Ce qui pourrait être un titre de roman de fantasy est en vérité un fort triste constat : avec la féerie à toutes les sauces, avec les vampires chastes et pudibonds, il y a le dragon customisable façon tuning automobile !

 

J'aurais aimé que "le dragon devenu un animal domestique utilisé par les humains dans des courses où tous les coups sont permis à plus de 300 km/h", comme le dit l'intro fort recherchée de cette série, soit un simple mauvais rêve. Hélas... c'est passé sur Canal J ! Voici la seconde déchéance du dragon, après celle de faire-valoir chevaleresque au Moyen-Age !

Il y a quelques temps, je me met en quête de séries et de films anglophones parlant de dragons après avoir passé en revue l'excellent Gargoyles de Disney, et je tombe sur ce titre bien étonnant : Dragon Booster. Ce n'est quand même pas... ce n'est quand même pas... du tuning sur des dragons ? Un tel manque de respect envers l'animal qui symbolise à lui seul les quatre éléments et la lutte pour le contrôle de ses instincts ne peut que finir dans les flammes ! Et bien... si-si-si !

Dans Dragon Booster - après ce titre très recherché, voilà que l'histoire tourne autour de dragon-courses à dragon-city afin de gagner des dragon-dollars qui permettent d'acheter des dragon-modules, pardon, des modules tout court, et ce pour customiser son dragon (qui ne vole pas, précisons-le), courir encore plus vite et bénéficier d'une trouzaine d'attaques fourbes contre ses adversaires.

D'accord, d'accord, cette série a la mauvaise idée d'accumuler une bonne partie de ce que je déteste : ambiance techno-futuriste, kikimeter j'ai la plus grosse, pardon, j'ai le plus gros dragon (pensé "pour les garçons"), morale imposée à deux sous et déjà vue mille fois genre "l'amitié c'est bien et puis le travail d'équipe aussi", 3D moche et vide, et surtout, surtout ces dragons à la place de voitures pour faire un peu plus original (mettons quelques sentiments quand même, amis scénaristes, histoire que cela se voit moins). C'est simple, il ne reste dans cette série absolument rien de la symbolique du dragon, et par là, rien de ce qui fait que le dragon... est le dragon. Le héros, nommé Artha, va jusqu'à installer un système de pilotage "comme dans les jeux vidéos" sur son dragon. Je passe sur les noms aux vagues relents de légende arthurienne : Artha Penn, Moordryd et Lance Penn pour ne citer qu'eux.

A trop vouloir parler de créatures mythiques et légendaires "parce qu'elles sont à la mode" tout en essayant de se démarquer du concurrent, bon nombre d'auteurs - et j'ai beaucoup de respect pour eux en temps ordinaire ! - en viennent à détruire des symboliques parfois millénaires : non, la fée n'est pas une petite chose mièvre d'origine chrétienne, non, le vampire n'est pas un éternel lycéen végétarien et qui brille au soleil, non, le loup-garou n'est pas l'ennemi héréditaire du vampire, au contraire. Et triple-non, le dragon n'est pas une voiture, pas même un véhicule symbolique car l'animal mythologique et légendaire qui tient le plus souvent ce rôle, c'est le cheval, surtout ailé...

A trop mettre les créatures de l'imaginaire dans des rôles qui ne sont pas les leurs, ne finirons-nous pas par les faire fuir, ou oublier ce qu'elles étaient ? Dans l'Antiquité, le dragon est la créature initiatique par excellence, chthonien, issu des cavernes où il tient de fabuleux trésors sous sa garde, il est la bête invincible et incontrôlable à laquelle il faut tôt au tard se confronter. Au Moyen Âge, on tente de le déchoir au statut de faire-valoir du chevalier, transpercé par des lances ou décapité à coup d'épées, l'allégorie de la défaite du paganisme face aux chevaliers chrétiens ne fait pourtant par oublier ce qu'il est à l'origine. La preuve, ont survécu dans nos mémoires la légende de Sigurd, celle des deux dragons de Merlin, ceux de la mythologie grecque, et même la très ancienne Tiamat, déesse des eaux primordiales dans la mythologie mésopotamienne.

La saga de l'Héritage de Christopher Paolini, bien que dépourvue d'originalité et de qualités littéraires, avait au moins le mérite de ne pas trop s'attaquer à la symbolique d'un dragon qui demeurait puissant et imposant.

Il ne reste plus qu'à espérer que la seconde déchéance du dragon s'arrêtera là, ou la bête s'en retournera peut-être définitivement dans son antre, attendant que quelques courageux osent se confronter à elle...

 
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