Vigilant Veillantif... PDF Imprimer Envoyer
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Chevaux
Écrit par Tsaag Valren   
Dimanche, 16 Janvier 2011 14:03

On a pu parler, à l'occasion, du fameux cheval Bayard, celui dont la réputation précède (et c'est fort rare !) celle du premier de ses cavaliers, Renaud. Mais peu nombreux sont ceux qui connaissent le nom du cheval de Roland: Veillantif ! En italien, c'est  Vegliantin, Vegliantino ou Brigliadoro : rapide, fidèle et intelligent, doué d'une grande force et de la parole, il apparait pour la première fois dans la Chanson de Roland bien sûr, puis on le retrouve dans plusieurs œuvres italiennes : Spagna, Orlando, Morgante, Cantari di Rinaldo, Aspremont, le Roland amoureux et le Roland furieux.

Fichier:Haldensleben Roland.jpgLe nom de « Veillantif » est tiré de veillant, lui même issu de vigilantem, qui signifie « éveillé » ou « vigilant » selon les transcriptions. Le nom italien « Vegliantino » était initialement utilisé dans les romans de cette langue, comme Orlando, Morgante ou les Cantari di Rinaldo  celui de « Valentino » étant issu de la Spagna. Matteo Maria Boiardo a toutefois rebaptisé le cheval « Brigliadoro » (soit Bride d'or) dans son Roland amoureux. Le même nom est utilisé dans Roland furieux de Ludovico Ariosto, dit l'Arioste.

On attribue à ce cheval plusieurs origines différentes selon les auteurs. Si la Chanson de Roland n'en parle pas, au XIIe siècle, la chanson de geste d'Aspremont nous dit tout sur la conquête des attributs de Roland : l'épée Durandal, l'olifant et le cheval Veillantif. Le cheval est d'abord la possession d'Helmont, le fils du roi Agolant. À la suite de la défaite d'Helmont, Veillantif et l'épée Durandal sont donnés à Roland, qui est encore un enfant.

(à gauche : Statue équestre de Roland en Allemagne, photo de Clemensfranza sous GNU Free Documentation License version 1.2.)

Dans la chanson de Roland

Veillantif est originellement issu de la Chanson de Roland. Le cheval, bien que nommé, y est très effacé et beaucoup moins mis en avant que l'épée Durandal. Le médiéviste Dominique Barthelemy qualifie d'ailleurs la chanson de « chanson de l'épée », une arme qui domine symbolique la lance et le cheval. Les premiers textes médiévaux valorisent peu le cheval bien que Veillantif joue ici un rôle de « double métonymique du chevalier », qualifié de « bon cheval curant » (courant). La première mention de ce cheval survient lorsque Roland trouve en chevauchant le cadavre de son ami, le chevalier Olivier, gisant à Roncevaux (v 2032, 151). Il lui adresse alors quelques mots touchants, et s'évanouit en succombant à la douleur :

Chanson de Roland, st. 149, en ancien français Traduction en français moderne
Quant tu es mort, dulur est que je vis.
A icest mot se pasmet le marchis,
Sur son ceval que cleimet Veillantif.
Affermet est a ses estreus d'or fin ;
Quel part qu'il alt, ne poet mi chaïr
Quand tu es mort, douleur est que je vis
A ce « mot se pâme le marquis,
sur son cheval qu'il appelle Veillantif.
Affermi sur ses étriers d'or fin ;
Où qu'il aille, il ne peut pas tomber
Fichier:Museum Haldensleben2.JPG Un peu plus tard, attaqué par les Sarrasins, Roland reste seul sur le champ de bataille après que son arrière garde se soit faite décimer. Il fait sonner son olifant puis subit des dizaines d'attaques, mais c'est son cheval qui reçoit une trentaine de blessures à sa place et s'écroule sous lui, mort. Diminué, Roland demeure seul face à l'approche de sa propre mort.
(à droite : Statue équestre de Roland au Museum Haldensleben, en Allemagne. Photo de Joachim Hoeft (Nikolaus von Nathusius), GNU Free Documentation License version 1.2)

Spagna

La Spagna est une adaptation de la chanson de Roland, dont il existe plusieurs versions. Dans la Spagna en vers (XXVII, 19-22), Roland part seul combattre à Lucerna, arrive devant la ville et traverse un fleuve à la nage sur Vegliantin afin d'attaquer les sarrasins sortis hors des murs. Dans la Spagna en prose, Veillantif, ici nommé Valentino, adopte un étrange comportement lorsqu'il sent venir la mort de son maître : il refuse par trois fois d'être monté et pose ses pieds de devant sur les épaules de Roland.

Morgante

Morgante est l'œuvre la plus célèbre de Luigi Pulci, ce roman héroïco-comique reprend les personnages et la trame de la Chanson de Roland, y compris le cheval Veillantif sous le nom de Vegliantin. Morgante, La Spagna en prose ou Li Fatti di Spagna et les Cantari du Rinaldo présentent plusieurs combats chevaleresques de Roland sur Veillantif qui se déroulent toujours de la même façon : le cheval virevolte, s'éligne pour prendre de l'élan, virevolte une seconde fois puis fonce vers l'adversaire. Cette manœuvre exécutée par Veillantif impressionne beaucoup les sarrasins dans Morgante. À la fin du roman, alors que Roland, épuisé suite à la bataille de Roncevaux, vient faire boire son cheval Vegliantin à une fontaine, à peine a-t-il mis pied à terre que l'animal expire. Roland s'adresse à lui en ces termes :

O Vegliantin, tu m'hai servito tanto,
O Vegliantin, dov' e la tua prodezza,
O Vegliantin, nessun si dia più vanto,
O Vegliantin, venuta e l'ora sezza,
O Vegliantin, tu m'bai cresciuto il pianto,
O Vegliantin, tu non vuoi più capezza,
O Vegliantin, se ti fece mai torto
Perdonami, ti prego, cosi morto.
O Vegliantin, tu m'as tant servi !
O Vegliantin ! où sont tes exploits ?
O Vegliantin ! que personne ne puisse être plus fier.
O Vegliantin ! l'heure ultime est venue,
O Vegliantin ! tu as accru la cause de mes larmes,
O Vegliantin ! tu ne veux plus du joug,
O Vegliantin ! si jamais je t'ai fait du tort,
Pardonne-moi, toi qui va mourir.

Les personnes qui sont venues au son du cor de Roland sont extrêmement touchées et le cheval ouvre les yeux, faisant signe de sa tête pour pardonner à Roland. Le paladin meurt à son tour aux côtés de son destrier, après s'être confessé à un ange.

Roland amoureux

 

Fichier:Angoulême - Cathédrale - Chanson de Roland 2.JPG

Ci-dessus : Façade de la  cathédrale Saint-Pierre à Angoulême illustrant la Chanson de Roland. Photo de MOSSOT, sous GNU Free Documentation License version 1.2)

Écrit au XVe siècle, le Roland amoureux (Orlando innamorato) met en scène des chevaux capables d'impressionnantes prouesses, l'auteur détaillant énormément les aventures et les exploits de ces animaux à une époque où la suprématie de la cavalerie lourde tire à sa fin : il renoue avec le mythe antique de la chevalerie. Veillantif, ici nommé Brigliadoro (Bride d'or), y est intimement lié à son cavalier Roland via diverses expressions, mais aussi surpassé par le cheval Bayard, monture de Renaud de Montauban, tant sur le plan des prouesses au combat (Bayard est capable de sauter à sept pieds de haut durant la joute contre Agricane, tandis que Brigliadoro a failli s'effondrer sous le choc), que celui de la rapidité (Bayard amène Renaud plus rapidement auprès de Charlemagne que ne le fait Brigliadoro pour Roland), Roland lui-même, étant entré un moment en possession des deux chevaux, va préférer monter Bayard plutôt que Brigliadoro. Cette particularité semble être due, selon l'universitaire Denise Alexandre-Gras, au fait que Roland possède une épée exceptionnelle, Durandal, tandis que l'épée de Renaud, Fusberta, ne la vaut pas. Renaud possèderait donc le meilleur cheval pour compenser le fait de ne pas avoir la meilleure épée !

Symbolisme

Étienne Souriau rappelle que dans tous les récits héroîques, les chevaux sont les « compagnons constants des héros » et ont une importance suffisante pour posséder leur propre caractère ainsi que leur propre nom, à l'image de Bayard et Veillantif. Franck Évrard fait remarquer que les épopées homériques, les chansons de geste et les romans de chevalerie concilient les valeurs chevaleresques et les valeurs religieuses et ont contribué à forger une image symbolique du cheval puis à le faire connaître. L'auteur y voit un « symbole de la virilité et de l'initiation chevaleresque », ajoutant que le cheval se confond souvent avec une dynamique verticale et ascensionnelle comme dans le mythe de Pégase, dynamique retrouvée dans le récit héroïque. Par ailleurs, dans un certain nombre de romans, le cavalier dépossédé de son cheval est diminué.

Si le cheval de Roland  n'a pas marqué les mémoires par son nom, il a laissé de multiples traces de ses sabots et de son passage, tout particulièrement dans les Pyrénées. Ces marques sont principalement mentionnées par les folkloristes du XIXe siècle. Mais ceci est une autre histoire que l'on découvrira très prochainement...

 
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