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Licorne
Écrit par Tsaag Valren   
Mardi, 22 Décembre 2009 04:57

 

Corne de licorne

 

La corne de licorne est ce fameux objet que l'on supposait être, au Moyen Âge et à la Renaissance, la corne unique ornant le front de la licorne. Dotée de nombreux pouvoirs magiques et de vertus de contrepoison mentionnées dès le XIIIe siècle, elle devint l'un des remèdes les plus chers et les plus réputés au cours de la Renaissance. Des objets présentés comme d'authentiques « cornes de licorne » s'échangèrent et pouvaient être acquis chez les apothicaires comme contrepoison universel, du Moyen Âge jusqu'au XVIIIe siècle, après la découverte du narval, l'animal porteur véritable de cette corne, qui s'avéra être en réalité une dent particulière. La croyance aux pouvoirs de la « corne de licorne » a notamment influencé l'alchimie à travers la médecine spagyrique, mais est également à l'origine d'une série de tests sur ses propriétés de purification relatés dans des ouvrages qui annoncèrent les prémices de la méthode expérimentale, comme celui d'Ambroise Paré.

 

Nature et propriétés de la corne

La licorne est l'animal imaginaire le plus important et le plus fréquemment mentionné du Moyen Âge à la Renaissance. Certaines parties de son corps se virent attribuer très tôt des vertus médicinales. Au XIIe siècle, l’abbesse Hildegarde de Bingen préconisait déjà un onguent à base de foie de licorne et de jaune d’œuf contre la lèpre, le port d’une ceinture en cuir de licorne protégeait de la peste et de la fièvre, tandis que les chaussures en cuir de cet animal éloignaient les maladies des pieds. La principale utilisation médicinale de la licorne est cependant liée à sa corne et à son pouvoir de purification, qui fut mentionné pour la première fois au XIIIe siècle. Les légendes sur les propriétés de la corne de licorne circulant dès le Moyen Âge sont à l’origine du commerce florissant de ces objets qui devinrent de plus en plus communs jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, où leur origine réelle fut connue. Ce sont des dents de narval que l'on nommait « cornes de licornes ».

Purification des eaux 

Licorne purifiant les eaux

La première mention du pouvoir purificateur de la licorne figure dans une interprétation du Physiologus, un célèbre bestiaire à l'origine de la plupart des bestiaires médiévaux, où il est question d’un grand lac près duquel les animaux se rassemblent pour boire « mais avant qu’ils ne soient rassemblés, le serpent vient et lance son poison dans l’eau. Alors les animaux remarquent bien le poison et n’osent pas boire, et ils attendent la licorne. Elle vient et elle se dirige immédiatement vers le lac et, faisant avec sa corne le signe de la croix, elle rend le poison inoffensif. Tous les autres animaux boivent alors. » La scène de purification des eaux par une licorne est décrite en détail en 1389, par le père Johann van Hesse, qui affirme avoir vu une licorne sortir de la mer pour nettoyer des eaux impures afin que des animaux puissent boire. Pour lui, le serpent qui empoisonne l’eau est le diable et la licorne est le Christ rédempteur. L’origine de cette légende semble indienne, à travers les textes grecs mentionnant le fait que les nobles indiens boivent dans des cornes de licornes pour se protéger des maladies et des poisons.

La licorne est généralement représentée au bord d’une rivière, d’un lac ou d’une fontaine tandis que les animaux attendent qu’elle ait fini son œuvre de purification pour boire. Cette scène est très fréquente dans l’art des XVIe et XVIIe siècles.

Des études et des traductions de ces dessins et ces récits ajoutèrent que le pouvoir de purification vient de la corne de licorne, qui élimine les poisons dès qu’elle touche un liquide. La purification des eaux forge la légende sur les propriétés de la « corne de licorne »...

Propriétés médicinales, expériences alchimiques 

La « corne de licorne » était préconisé contre la rubéole, la rougeole, les fièvres et les douleurs. Elle faisait office d’antidote et sous forme de poudre, était réputée faciliter la guérison des blessures, permettre de purifier les eaux et de neutraliser les poisons (comme le venin du scorpion ou de la vipère), voire lutter contre la peste. Elle sue en présence du venin et a aussi un pouvoir aphrodisiaque. 

L'une de ces cornes était utilisée à la cour du roi de France pour déceler la présence de poison dans les plats et les boissons : si la corne se mettait à fumer, c'est que le met était empoisonné. Il y avait aussi diverses méthodes pour reconnaître une vraie « corne de licorne », mentionnées à partir du milieu du XVIe siècle :

« La vraye licorne, estant mise en l'eau, se prend à bouillonner, faisant eslever petites bulles d'eau comme perles »

— Ambroise Paré, Discours de la licorne

Une autre expérience décrite par Conrad Gesner consistait à donner du poison à deux pigeons ou deux chiots, puis à faire avaler à l’un d’eux un peu de corne réduite en poudre. Si la corne était authentique, l’animal qui prenait le remède devait survivre et l’autre mourir. Le maréchal de Brissac possédait vers 1560 une « corne de licorne » qui fut authentifiée par ce procédé. En 1566, le Discorso della falsa opinione dell’alicorno s'opposa à l’usage médical de cette corne, lequel aurait été introduit par les médecins arabes, tout comme le Discours de la licorne d'Ambroise Paré en 1582.

En 1587, David Pomis recommandait de « mettre trois ou quatre grands scorpions dans un récipient fermé avec un fragment de corne. Si trois ou quatre heures plus tard les scorpions sont morts, la licorne est authentique ». Ulysse Aldrovandi mentionna une expérience à Venise : Il s'agissait de tracer un cercle sur une table avec la pointe de la corne, puis de mettre dans le cercle un scorpion et une araignée. Les animaux ne pourraient franchir le cercle et se seraient trainés un quart d’heure avant de mourir d’épuisement. Cette expérience connut plusieurs variantes. Une araignée placée à l’intérieur d'une corne creuse était aussi censée y mourir sans parvenir à s’échapper.

Le traité de médecine alchimique (spagyrie) du pseudo-Basile Valentin Le char triomphal de l'antimoine, en 1604, explique l'action médicinale de la corne de licorne dans le cadre de la théorie paracelsienne de la sympathie selon laquelle les semblables s’attirent et les contraires se repoussent : la pureté de la licorne repousse du poison placé dans une coupelle flottant sur l'eau, alors qu'elle attire un morceau de mie de pain pur.

La corne était aussi consommée de plusieurs façons, en donnant sa raclure en substance ou en infusion.

Commerce des cornes 

Des « cornes » de forme torsadée s’échangeaient et circulaient depuis très longtemps déjà car selon la légende, la « corne » exposée au musée de Cluny serait un présent du calife de Bagdad, Haroun al-Rachid, fait en 807 à Charlemagne. Elle mesure presque trois mètres. Une corne longue de sept pieds était exposée à Bruges, dans les Flandres. La « corne de licorne » était, dès le Moyen Âge, le bien le plus précieux que puisse posséder un roi, et ces objets se seraient échangés jusqu'à onze fois leur poids en or. Sur les tapisseries de la Dame à la licorne, la corne des licornes est représentée longue, blanche et torsadée, comme celles qui s’échangeaient entre les nobles et les marchands à cette époque.

Le pape Clément VII en aurait offert une au roi de France François Ier pour le protéger des pièges de ses ennemis, et certains de ces objets furent jetés au fond du puduits palais des Doges à Venise afin que l'eau ne puisse jamais y être empoisonnée. On trouvait des « cornes » considérés comme des reliques sacrées au concile de Trente en 1563, ainsi que dans la cathédrale Saint-Denis à Paris, la basilique Saint-Marc à Venise et à l'abbaye de Westminster. Elles étaient généralement montées sur des socles d'argent et présentées comme des trophées que l'on ne montrait qu'à l'occasion de grandes cérémonies. Ces « cornes de licornes » se trouvaient partout en Europe sans que la plupart des acheteurs puissent connaitre leur provenance, il était donc facile aux marchands de prétendre les avoir trouvées sur l'animal légendaire. La présence de ces cornes dissipait aussi les doutes quant à l’existence réelle de la licorne, alors que les mammifères d’Afrique, d’Inde et de pays plus lointains perdaient peu à peu leur mystère durant les grandes explorations de la Renaissance. Pierre Belon s'étonna d'ailleurs qu'un animal dépeint comme de petite taille puisse porter une corne de près de trois mètres.

Le cours de la « corne de licorne » atteignit son apogée au milieu du XVIe siècle, où elle était considérée comme le meilleur contrepoison existant avec la pierre de bézoard, puis son prix ne cessa de baisser au cours des années suivantes pour s'effondrer au XVIIe siècle, quand les voyages sur les terres d'Europe du nord, côtes où l'on trouvait les défenses de narval vendues comme cornes de licornes, devinrent fréquents. Ces « cornes » étaient souvent exposées dans des cabinets de curiosités aux côtés d'autres merveilles comme la pierre de bézoard. Les cornes exposées étaient la plupart du temps laissées telles quelles, mais quelques objets précieux furent fabriqués dans ce matériaux : des coupes, des couverts, des sceptres... La garde et le fourreau de l'épée de Charles le Téméraire sont confectionnés dans une « corne », elle serait issue d'une dot que Marie de Bourgogne apporta à l'empereur Maximilien en 1477. Le plus célèbre de ces objets d'art est le trône de licorne des rois du Danemark, entièrement construit en 1671 à partir de « cornes de licorne » (en réalité dents de narval et défenses de morse) alors que l'origine réelle de ces objets commençait à se faire connaitre.

Le tableau ci-dessous compare les prix d'une demi-once (soit 15 grammes) de « corne de licorne », du bézoard et de l'ivoire d'éléphant, en florins.


1612 1626 1628 1634 1643 1669 1686 1743
Corne de licorne 15 g = 64 florins 15 g = 32 florins 15 g = 32 florins 15 g = 48 florins 15 g = 32 florins 15 g = 4 florins 15 g = 4 florins 15 g = 10 couronnes
Bézoard 15 g = 32 florins 15 g = 16 florins 15 g = 24 florins 15 g = 24 florins 15 g = 24 florins 15 g = 24 florins 15 g = 24 florins 15 g = 16 florins
Ivoire (éléphant) 15 g = 2 couronnes 15 g = 2 couronnes 15 g = 2 couronnes 15 g = 2 couronnes 15 g = 2 couronnes 15 g = 2 couronnes 15 g = 2 couronnes 15 g = 2 couronnes

Lors d'un inventaire en 1598, la « corne de licorne » du trésor royal de Londres fut estimée à 100 000 livres. En 1641, elle ne valait plus que 40 000 livres.

De nombreux ouvrages furent consacrés à la défense des propriétés médicinales de la « corne de licorne », parmi lesquels Le Traité de la licorne, de ses admirables propriétés et de son usage d’Andrea Bacci et Histoire de la nature, chasse, vertus, proprietez et usage de la lycorne de l'apothicaire Laurent Catelan en 1624.

Narval 

 

Narval

 

Au XVe siècle déjà, certains savants d'Europe supposaient que les fameuses « cornes de licorne » vendues en Europe appartenaient à un animal marin et au cours du XVIe siècle, quelques écrits y firent référence sans être remarqués, les auteurs s'étonnèrent que les « cornes de licorne » semblent venir d'Angleterre, du Danemark ou d'Islande. Ambroise Paré pensait dans son Discours de la licorne que ces « cornes » étaient en réalité des défenses de morses. Les récits de voyageurs maritimes regorgeaient aussi d'exploits attribués à des bêtes aquatiques à cornes, le navigateur anglais Martin Frobisher décrivit ainsi une rencontre avec une « licorne de mer » en 1577. Des rapports d'observation comme celui du camphruch d'André Thevet firent de la licorne une créature aquatique, ce qui la rapprocha du cétacé qu’est le narval. La première mention d'un narval cornu figure dans un ouvrage savant de 1607 en ces termes « La chair du Nahwal fait soudain mourir celui qui en mange, et il a une dent de sept coudées sur l'inférieure partie de la tête. Aucuns l'ont vendue pour corne de monocéros, et croit-on qu'elle résiste aux venins. Cette bestiasse a quarante aulnes de longueurs ». Une autre description détaillée du narval paraît en 1645, mais sans faire le lien entre ce mammifère marin et la licorne.

En 1704, le lien est établi entre la défense du narval et la « corne de licorne » grâce à un célèbre dessin comparant un narval, le squelette reconstitué de licorne et une représentation équine de la licorne, avec la défense du narval au-dessous, sous le nom d' unicornu officinale. La licorne est classée comme une créature légendaire sous le nom d'unicornu fictium. Au fil du temps, et avec la montée du rationalisme, l'opinion générale fut que la licorne n'existait pas, et que toutes les « cornes de licorne » qui s’échangeaient jusque-là étaient en réalité des dents de narval particulières, poussant dans la partie gauche de la mâchoire de cet animal. Le narval vit au large du Groenland, dans les eaux glacées de l’Arctique, ce qui rend son étude difficile. La défense du narval fut longtemps considérée comme une corne et non pas comme une dent, probablement en raison d'un refus de la dissymétrie selon Carl von Linné dans son Systema Naturae. Le narval est nommé depuis la « licorne de mer », la découverte de ce mammifère marin fit s'effondrer le cours des « cornes de licorne » et mit à terme fin à leur commerce, mais elle ne fut pas fatale à la licorne, car jusqu'au milieu du XIXe siècle, de courageux explorateurs, cryptozoologues avant l'heure, la recherchèrent dans des lieux inaccessibles : au centre de l'Afrique, en Inde, au Tibet... Désormais, il faut admettre que si la corne de licorne existe, ce n'est pas dans ce monde...

 D'après l'article wikipédia sur la corne de licorne que j'ai rédigé moi-même

 

 
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