L'ours et la femme PDF Imprimer Envoyer
Note des utilisateurs: / 11
MauvaisTrès bien 
Animaux
Écrit par Tsaag Valren   
Dimanche, 19 Décembre 2010 00:00

 

 

Fichier:Church, Frederick Stuart - The Rites of Spring.jpg

 

L'ours est un animal que l'on connait souvent, au choix, comme une peluche, par un certain film de Jean-Jacques Annaud, par des bonbons Haribo ou pour avoir entendu débattre à son sujet dans les Pyrénées, mais rarement comme amateur de femmes - il faut dire qu'il nous reste, hélas, peu de chances d'en croiser, à voir comme il est chassé dans ses derniers retranchements !

Et pourtant, il ne sait résister aux charmes féminins depuis des siècles : la légende arhurienne, la Suisse, les Pyrénées, les peuples de Sibérie et les Amérindiens en attestent !

Illustration : The rites of spring (« Les Rites du printemps »), peinture de l'Américain Frederick Stuart Church (1842–1924).

Conte Yakoute...

Il y a de cela longtemps, bien longtemps, au commencement du monde lui-même, lorsque les astres et les animaux possédaient tant et tant de pouvoirs qui nous échappent, un ours de Yakoutie recueillit une femme dans la forêt. Il la nourrit, lui fit une place dans sa caverne et la laissa dormir contre lui pour qu'elle ait chaud. Les tempêtes sibériennes pouvaient souffler tant qu'elles voulaient, rien ne semblait pouvoir les séparer. La lune se mit alors à scruter la caverne de son gros œil unique, ai-je dit qu'à cette époque, elle était toujours ronde et dodue ? Tant et si bien qu'elle éclairait comme seule une lune dodue pouvait le faire, et finit pas découvrir la jeune femme blottie contre l'ours dans sa caverne, qu'elle enleva. A son réveil l'ours fouilla tout son antre, puis le grand dehors, reniflant des pistes, interrogeant le lièvre et le renard, et finit par découvrir que la lune l'avait prise. Il menaça l'astre, et face à son refus, croqua un bout de la lune dodue. Celle-ci refusant toujours, il en croqua un autre bout le lendemain. Et puis le surlendemain, et puis au fil des jours, comme la lune devenait de moins en moins dodue, elle finit pas disparaitre complètement. L'ours se lamenta, croyant avoir perdu tout espoir de ne jamais revoir la femme qu'il aime, et la lune réapparut, d'un coup, toute dodue !  Il menaça l'astre, et face à son refus, en croqua un bout, recommença le lendemain, et tout et tout, jusqu'à ce qu'elle disparaisse une nouvelle fois. Il en est ainsi depuis que le monde est monde, et il en sera ainsi jusqu'à la nuit des temps. 

Jusqu'à la nuit des temps, l'ours aimera les femmes, à moins qu'il ne disparaisse lui-même...

En Grèce aussi ?

L'historien des animaux médiévaux, Michel Pastoureau, a écrit un excellent livre à propos de l'ours brun. Il nous apprend que la première trace de son irrésistible attrait pour le genre féminin se trouve, en Europe, dans le Mythe de Pâris, vous savez, pas la capitale avec sa tour, non, celui qui a un jour élu Aphrodite pour plus belle déesse. Après quoi, il enlève la belle Hélène et provoque la chute de Troie. Aucun rapport avec des ours ? Si ce n'est que Pâris a été allaité par... une ourse, qui lui a peut-être transmit son irrésistible attrait pour la belle Hélène ? Sans avoir les détails, on sait que Polyphonte donne naissance à Agrios et Orios en s'unissant avec un ours.

Et les Celtes, et les nordiques ?

Le peuple antique de l'ours, ce ne sont pas les grecs, mais peut-être les Celtes, qui le disputent aux germano-scandinaves. Vous connaissez sûrement cette théorie qui dit que l'ours était autrefois un Dieu celte, mais dont on ne trouve plus trace, enfin, plus trace, pas tout à fait... puisque le nom du roi Arthur, issu de la tradition orale et de la mémoire populaire préchrétienne, vient de arth, vieux gallois, ou ard, vieux breton, signifiant "ours"). Par là, il était peut-être ours avant, et s'il demeure un peu trop fidèle à Guenièvre (qui par ailleurs ne l'est pas, elle...), c'est peut-être car les auteurs ont oublié qu'il était ours au fil de l'écriture !

Michel Pastoureau nous parle longuement du méconnu roman d'Yder, où ce jeune chevalier a combat puis vainc un ours échappé de la ménagerie royale d'Arthur à mains nues... et s'il sest échappé, c'est bien pour avoir senti quelqu'odeur féminine non loin. Le roi Arthur demeure ensuite curieusement hostile à Yder, comme si le jeune chevalier avait tué l'un de ses alliés.

Chez les peuples nordiques, on peut se reporter à  la Geste des Danois qui conte la naissance de Torgils Sprakeleg, fils d'une femme et d'un ours. 

 Au moyen Âge...

Durant tout le haut Moyen Âge, l'ours est célébré dans une grande partie de l'Europe au 11 novembre, date théorique de son début d'hivernation et de l'hivernage pour les paysans. C'est « le passage du dehors au dedans, de la vie à la mort », il y a des rites, des déguisements, des danses et des jeux sexuels. Le 2 ou le 3 février vient la fête de sortie de l'hivernation, impliquant alors des viols et des rapts simulés. Ces festivités sont particulièrement fréquentes dans les Ardennes et le croissant alpin, deux régions où étaient vénérées des déesses celtes liées à l'ours, Arduinna et Artio.Les jeunes hommes, probablement costumés en ours, en profitent pour enlever de jeunes femmes contre leur gré et se livrer à des pratiques hautement transgressives.

La volonté de lutter contre les rituels et traditions païens qui célèbrent les saisons, la nature, la position des astres et les animaux expliquent pourquoi les fêtes de l'ours sont peu à peu remplacées par des fêtes chrétiennes célébrant les saints, le Christ ou la Vierge. Le 11 novembre devint la saint Martin dans une grande partie de l'Europe de l'Ouest. Le 2 février devint la Chandeleur, parfois nommée jusqu'au XVIIIe siècle « Chandelours » en souvenir de son origine. Tous les rituels liés à une forme de vénération de l'ours, ainsi que les déguisements associés à des pratiques liées à la fertilité, sont interdits et sévèrement combattus par les autorités chrétiennes. Mêmes les légendes le disent : la malebeste de Vendée, qui était réputée dévorer les troupeaux et toutes les jeunes filles du bourg d'Angles, n'est-elle pas vaincue par un homme d'Église ?

Lorsque la fête cesse, combattue et traquée, seule la légende reste pour attester de l'union entre la femme et l'ours. Guillaume d'Auvergne rapporte celle d'un ours d'une force prodigieuse qui enleva la femme d'un chevalier et l'amena jusqu'à la caverne où il hivernait chaque année. Il la viola pendant plusieurs années et trois enfants naquirent, jusqu'au jour où la femme fut délivrée par des charbonniers, retrouva son mari et éleva ses enfants qui devinrent tous trois chevaliers. Toute leur vie durant, ils se distinguèrent par une pilosité abondante et l'habitude d'incliner la tête sur la gauche, comme les ours. Ils furent nommés Ursini, les fils de l'ours.

(à gauche : Déguisement de l'ours des Joaldunak (artza), dans les Pyrénées. Probablement une fête issue de traditions extrêmement anciennes)

 

Ce qu'en disent les érudits...

On sait fort bien, dans les campagnes, que l'ours est une sorte d'homme sauvage déguisé, d'initiateur sexuel à la fois effrayant et fascinant. Chez les érudits, on relit Pline l'Ancien qui dit que les ours s'accouplent ventre à ventre et ressentent le plaisir comme les humains. D'ailleurs, si les bestiaires médiévaux disent que les ourses donnent naissance à des ébauches d'ourson qu'elles lèches ensuite pour leur donner forme (d'où l'expression "ours mal léché" qui désigne les rustres), c'est bien parce que son mâle refuse de la saillir tant qu'elle est pleine, et que son seul désir est de copuler le plus souvent possible.

Hildegarde de Bingen évoque l'ours de manière ambivalente, insistant sur la symbolique christique de la femelle qui ressuscite ses petits en les léchant, mais aussi sur l'attrait du mâle pour les jeunes femmes, et sa violence lorsqu'il est lui-même « mal léché » par sa mère.


... La Renaissance s'en vient, et avec elle les contes !


Aux XVe et XVIe siècles, alors que l'ours a été abominablement chassé, diabolisé et persécuté durant tout le Moyen Âge, un jeu de mots entre dame et ours, (« d'amours »), devient populaire. Redonne t'on à la bête son antique statut d'initiateur sexuel ? Pas vraiment, puisque les mots se cantonnent aux échanges érudits de quelques salonnières, ils restent bien creux ! 

En avril 1602, une paysanne savoyarde, Antoinette Culet, passe pour avoir été enlevée par un ours gigantesque qui lui voue une « passion monstrueuse », l'enferme dans une caverne et la viole durant trois ans. La jeune femme met au monde un enfant mi-ours mi-homme que son géniteur étrangle peu après sa naissance. Elle est libérée début 1605, et reconduite chez son père, mais l'ours descend de sa montagne et exige qu'elle lui soit rendue durant trois nuits de suite, avant d'être abattu. L'histoire, consignée comme un récit véridique, est portée à notre connaissance par Michel Pastoureau, et prouve bien qu'en dépit du passage du temps, l'ours reste symboliquement ce qu'il a toujours été...

(à droite : L'ours-roi Valemon par Theodor Kittelsen.)

La réputation de l'ours amateur de jeunes femmes se retrouve de tout temps dans de multiples contes populaires, étonnants par leurs points communs. Je ne vais pas prétendre tous les répertorier, mais au moins vous parler du plus connu :

Jean de l'Ours, il en existe de nombreuses versions sur trois continents. Né d'une femme et d'un ours, mi-humain et mi-animal, il est doté d'une force surhumaine qui lui permet de surmonter toutes les épreuves mais, mal accepté, s'en retourne mourir dans la caverne qui l'a vu naître.

La « folklorisation » progressive des différentes versions a atténué la nature fondamentalement duale et ambiguë du personnage, écartelé entre sa nature animale, sauvage, païenne voire satanique, et son humanité aspirant au spirituel et à la religion, pour en faire un gentil « nounours » et un héros positif. Dans des versions anciennes, Jean de l'Ours terrifie les gens par sa laideur et fait le mal sans le vouloir avec sa force démesurée.

 

En Asie

Il existe un très grand nombre de mythes sibériens contant le mariage d'un chasseur et d'une ourse, ou d'un ours et d'une femme, avec pour constante l'union d'un humain et d'un être surnaturel... En Corée, c'est le mythe fondateur de toute la nation (Nord et Sud n'ont pas toujours été séparés) qui commence par un ours et un tigre dans une grotte. Puisqu'ils voulaient tous deux devenir des hommes, le dieu Hwanung (환웅) leur promit de les réincarner s’ils tenaient cent jours enfermés dans leur caverne avec comme seule nourriture vingt gousses d’ail. Au 37e jour, le tigre s’enfuit ; l’ours reste. Au terme d'un jeune terrible, il est transformé en une superbe femme, nommée Ungnyeo (웅녀). Mais en raison de son passé, elle n’arrive pas à se trouver un mari. Hwanung, ému par son courage et sa sincérité, prend l’apparence d’un humain et lui donne un fils, Tangun (단군), le patriarche du peuple coréen.

Les rites liés à l'ours sont fréquents au nord-est du fleuve Amour, bon nombre d'ethnies sibériennes écartent les femmes de leurs rites ursins, par exemple en leur interdisant la consommation de chair d'ours. Les Nivkhes font rôtir les morceaux d'ours destinés aux hommes au feu de bois, tandis que ceux réservés aux femmes sont bouillis dans un chaudron.

 ... dans les Pyrénées

 

Le culte de l'ours se retrouve encore sous des formes « folklorisées », très ancrées dans la tradition locale des Pyrénées. Ce sont des manifestations liées au Carnaval et au renouveau du printemps, symbolisées par la sortie de l'hivernation qui a lieu à la Chandeleur. Des chasses ritualisées ont lieu : un homme est revêtu de fourrures, le visage noirci ou masqué, il court les rues en poursuivant les femmes, avec des simulacres sexuels très explicites, puis il est pris en chasse par des chasseurs et divers personnages aux masques et tenues également ritualisés, avant d'être mis à mort.

La mort de l'ours n'est que provisoire, car chacun sait qu'il reviendra l'année suivante !

Ces festivités ont lieu plus souvent en Soule, en Bigorre, en Andorre et dans les Pyrénées-Orientales.

 

... et chez les nations amérindiennes !

Avant l'arrivée des colons européens dans les Amériques, les premières nations amérindiennes étaient depuis longtemps en contact avec l'ours. Ces animaux considérés comme esprits les plus puissants possèderaient de nombreux pouvoirs. Représentation du pouvoir personnifié par les chamanes, les ours ont suscité une crainte et une vénération quasi universelle. Dans la mythologie amérindienne, l'ours est métamorphe et peut etre l'ancêtre d'une tribu, il lui suffit en effet de retirer sa peau afin de prendre une forme humaine, et d'épouser des femmes sous cette apparence.

Ses enfants peuvent avoir une partie de son anatomie de l'ours, et même très beaux, conserver une force étrange, ou se révéler métamorphes eux-mêmes.

Claude Lévi-Strauss a largement étudié les mythes et les rites amérindiens, constatant que l'ours est universellement perçu comme « en partie humain ».


(à droite : Ours en bois des haïdas sculpté par Bill Reid.)

C'est au nord-ouest du continent américain que le culte de l'ours fut le plus remarqué au début du XXe siècle. Tout comme en Europe, des danses se déroulent lors de la sortie supposée de l'hivernation. Chez les Haïdas et les Tlingits, l'ours est l'animal des initiations.,À cause de leur apparence de fantôme, les ours Kermode, ou « spirit bears », tiennent une place importante dans la mythologie des Amérindiens de la région de Colombie-Britannique. Chez les Dakelh, en se revêtant d'une peau d'ours, il est possible de se transformer en cet animal.

On observe un peu partout une ségrégation envers les femmes, qui se voient interdire la consommation de pattes d'ours, voire tout contact indirect avec cet animal en raison de sa symbolique libidineuse !

Ainsi, les Amérindiens établis près de la rivière Thomson n'introduisent jamais la dépouille de l'ours dans une case ou une tente en passant par la porte, car les femmes empruntent ce passage. Les enlèvements de femmes solitaires par des ours sont fréquents dans toutes les légendes, et les femmes Tlingits qui trouvent les traces d'un ours supplient alors la bête de ne pas les enlever.

Il existe également de nombreuses légendes où des Amérindiens se métamorphosent en ours, et vice versa, tout comme des unions entre ours et humains. Ainsi, le grand ours blanc Waiabskinit Awase peut prendre forme humaine à volonté. Un conte tsimshian raconte qu'une femme toucha la patte d'un ours et, croyant qu'il s'agissait d'un homme,  le prit pour époux. Ces transformations concernent aussi les jeunes et vieilles femmes chez les Modocs et les Klamaths.


En Arctique 

Nanuq est le terme inuit qui désigne l'ours blanc, mais aussi l'esprit de cet animal dans la mythologie inuit. Il est réputé enlever sa peau pour devenir un homme, et inversement l'homme se change en ours en revêtant la peau d'un ours. Les histoires de femmes qui épousent un ours et ont un enfant ourson reprennent connaissent le plus souvent une fin triste, l'ourson retournant à la vie sauvage et finissant abattu par un chasseur.

Conclusionnage ?

... Dans toutes les cultures, sur tous les continents où l'ours est présent et « par delà les écarts culturels énormes entre Celtes, Sibériens, Algonquins ou Chinois, les images voisines que ces peuples se forgent de l'ours montrent l'extraordinaire unité de l'imaginaire humain »
 
(à droite : Un matin dans une forêt de pins, huile sur toile par Konstantin Savitsky, 1886.)

L'ours est, on le sait, anthropomorphe. Il peut facilement se tenir debout, son statut de « plantigrade » le rapproche de l'homme par rapport aux autres mammifères. De plus, débarrassé de ses poils, son corps est très semblable à celui de l'homme.

De ce fait, l'ours est symboliquement perçu comme un homme, même dans les histoires où il est métamorphosé. Dans les contes, il est capable de mettre au point des ruses pour ravir les jeunes femmes. Lorsqu'il sort de sa caverne au printemps, se dresse sur ses pattes et regarde face à lui, il devient une sorte d'homme sauvage, maternel, nourricier, protecteur et initiateur.

(à droite : Illustration de 1494 montrant un hybride né d'un ours et d'une femme.)

Pline l'Ancien disait que les ours s'accouplent comme des hommes, en s'enlaçant et en s'embrassant, ce qu'on a cru jusqu'au XVIIe siècle. L'évêque Guillaume d'Auvergne écrit vers 1240 que la chair de l'ours a le même goût que celle de l'homme, le sperme de cet animal la même consistance que celui de l'homme, et que l'accouplement d'un ours et d'une femme donne naissance à des enfants humains.

La croyance en un couple femme-ours stable et fécond est universelle, partagée aussi bien par les Européens, les Asiatiques et les Amérindiens. Partout, des ours mâles tombent amoureux de femmes et les enlèvent, au point de constituer un conte-type selon la classification Aarne-thompson (que je n'aime pas, mais qui a le mérite de nous apprendre à quel point l'imaginaire est partagé) et un thème d'histoires « vécues » dans toute l'Europe et en Sibérie jusqu'au XIXe siècle. Ces histoires sont marquées par l'agressivité ou, au contraire, la tendresse.

L'ours et la femme donnent parfois naissance à des êtres mi-hommes et mi-ours dotés d'une force prodigieuse, mais aussi d'une attirance irrépressible pour les femmes, à leur tour. L'ours est un tisseur d'unions fécondantes, un initiateur marquant l'accession à la sexualité et à la capacité d'avoir des enfants chez les jeunes filles menstruées, à travers la séquestration dans la tanière dont la jeune fille sort femme, et parfois mère.

À l'inverse, les unions légendaires entre hommes et ourses sont plus rares.

Extrait de l'article Ours dans la culture (que j'ai écrit), 3° prix Wikiconcours mars 2010.