March Malaen n'équin démon ! PDF Imprimer Envoyer
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Chevaux
Écrit par Tsaag Valren   
Dimanche, 21 Novembre 2010 15:36

Vous connaissez le Dictionnaire des symboles ! Si-si, ce fameux livre que tout mysthophile un peu curieux se doit de posséder dans sa biblio - ou d'emprunter au risque de ne jamais rendre. Une petite phrase m'a titillée : "les chevaux de mort et de cauchemar hantent le folklore celtique : le March-Malaen (lat. Malignus) est un des trois fléaux de l'ile de Bretagne". Il n'en fallait pas plus pour préparer une expédition (imaginaire comme de bien entendu) ! Si le March Malen appartient au « folklore celtique », ce nom désigne aussi n'importe quel cheval maléfique associé au Diable et à la sorcellerie.  7omment chercher une origine mythique ou historique avec si peu d'indices ? Au XVIIIe siècle, il était parait-il bien connu chez les Gallois, à travers une expression populaire et la déesse gauloise Andarta. C'est à partir de 1807, et de la publication des Triades galloises de Iolo Morganwg que le March Malaen est promu fléau de la mythologie celtique. Les auteurs du XIXe siècle font des commentaires variés sur ce cheval en assurant qu'il pourrait être la bête glatissante de la légende arthurienne ou le souvenir d'un roi fomoiré...

Un peu d'étymologie...

Comme on l'a vu, le Dictionnaire des symboles dit que le nom de March Malaen est issu du latin malignus, désignant simplement le mal. Puisque cet excellent ouvrage est parfois peu à jour, on se rassurera en voyant que La société de mythologie française traduit le nom de « March Malaen » par « cheval malin » en 1989. Et oups, aucun celtisant n'en parle !

Petit passage dans la machine à remonter le temps, Anatole Le Braz pense que « March Malaen » se traduit par « cheval de Malaen » mais James Hastings suppose que March désignait un roi mauvais et Malaen quelque chose de démoniaque. Pour ne rien arranger, on trouve aussi la forme « March Malen », qui est plus ancienne et se traduirait alors par « l'étalon de Malen ».

On a déjà parlé de la mara, démon du cauchemar nordique. En vieil irlandais, mahrah signifie « mort » et « épidémie » mais la racine indo-européenne Mar semble désigner les étendues liquides telles que la mer et le marais. Ce mot a donné marah chez les peuples celto-germaniques, marc'h (d'où le roi Marc'h), et les mots mark et marca dans les langues celtiques, puis marko et marka en gaulois, tous en relation avec le cheval.

Le cheval serait-il venu de la mer ? Pas que, puisqu'Alexandre Haggerty Krappe a étudié l'étymologie du mot cauchemar et remarqué que ce mot, traduit en anglais par nightmare soit littéralement « jument de la nuit », peut lui aussi être rapproché de ceux cités plus haut. Soit, le cheval celtique viendra à la fois de la mer et de nos vieux cauchemars, ce qui n'augure rien de bon pour la suite !

Il n'existe pas qu'un March Malaen, mais deux : le premier est ce « cheval du Diable » dans le folklore celtique, le second un fléau dans une version des Triades de la mythologie celtique galloise, mentionnée par Iolo Morganwg...

Le cheval du Diable dans le folklore celtique

En 1733, une chronique en latin conte la terrible ascension du March Malaen :  En des temps très anciens, un homme courageux tenta de harnacher le mal (March Malen) à son profit, mais la bête se libéra et le piétina à mort. Porté par sa rage et voyageant au mépris des frontières, le cheval démoniaque trouva la déesse romaine Minerve (Athéna chez les grecs) et le célèbre Pégase, qui lui apprit, dit-on, à voler. Investi de ces nouveaux pouvoirs, il s'en revint au Pays de Galles. Hélas ! Comme dit le sage Pétrus Barbygère, 'les chevaux-fées sont issus des licornes et des Pégases, s'ils sont redevenus sauvages, c'est que les hommes n'ont pas su les apprivoiser". Le March Malaen se met au service de sorcières et de démon, les traces de son vol maléfique se retrouvent, ça et là, dans des expressions populaires galloises.

On reparlera du March Malaen en 1753 et après, comme animal du Diable, porteur de la sorcellerie, et... allié de la déesse gauloise Andarta. Il se disait : A gasgler as farch Malen dan er dor yd a, qui se traduirait littéralement par What is collected on Mallen horseback will find it's way under it's belly, plus communément en anglais par What is got on the devil's back will be spent under his belly, c'est-à-dire « ce qui est porté sur le dos du cheval de Malen viendra sous son ventre » en français. Une chevauchée de cet animal maudit ne mènerait qu'à la mort, les sorcières étaient alors les seules à voyager dans les airs de cette manière, et le proverbe gallois viendrait de là...

Robert Owen dit que les Gallois voyaient une femme chevauchant le March Malaen dans le ciel en compagnie de sorcières, et craignaient la puissance du Diable et de ses séides. Les expressions populaires font perdurer le souvenir du cheval-démon celtique sur des siècles, car en 1820,  « il a disparu sur le cheval de Malaen » désignait encore ce qui a été jeté ou gaspillé, au Pays de Galles. En 1863, une revue affirme que « Malen, chez les Bretons, est un nom populaire de la furie Andrasta, ou, comme le dît le vulgaire, de la Dame du Diable ».

L'époque à laquelle les Anglais ont donné au Diable une forme de cheval demeure difficile à déterminer, mais les Gallois semblent connaître leur cheval-démon depuis longtemps. John Rhys rapproche une histoire incluse dans la quête du Graal, où Peredur tente de monter un étalon démoniaque. Il cite également l'étalon noir de Moro, monté par Gwynn ap Nudd durant la chasse au twrch trwyth, et le roi Marc'h aux oreilles de cheval. Par ailleurs, comme le rapporte Anatole Le Braz, le cheval démoniaque est connu dans le folklore de bon nombre de pays celtes, le Pays de Galles regorgeant lui-même d'histoires de revenants, : certains apparaissent montés sur des chevaux sans tête afin de courir la campagne toute la nuit. Le cheval psychopompe de la mort est blanc ou noir avec un regard de feu. Le Diable se transforme en cheval dans le folklore de Cornouailles et de Bretagne. En Irlande, une croyance populaire rapporte qu'un esprit malin se met à rôder près d'une maison où une personne est morte récemment sous la forme « d'un cheval à grande queue »...

Le March Malaen dans les Triads of Britain 

Vous connaissez peut-être Iolo Morganwg, célèbre faussaire littéraire qui affirmait avoir retrouvé les Triads of Britain en 1807, mais dont l'œuvre demeure néanmoins un modèle de poésie galloise ? Morganwg, s'appuyant sans doute sur les expressions populaires de son pays d'origine, associe le March Malaen à l'histoire de Lludd Llaw Eraint et au conte de Lludd et Llefelys, dont il forme une variante. Conséquence, pour tous les celtisants qui appuient leur traduction sur les Triades de Morganwg (tel l'excellent Mabinogion du Livre Rouge de Hergest avec les variantes du Livre Blanc de Rhydderch par Joseph Loth), « trois oppressions vinrent dans cette île [l'île de Bretagne] et disparurent ». En premier est citée « l'oppression du March Malaen (cheval de Malaen), qu'on appelle l'oppression du premier de mai ». La seconde est celle du « dragon de Pryden » (dragon de Grande-Bretagne), et la troisième celle du magicien, l'homme à demi-apparence. Enfin, il se dit que le March-Malaen venait de l'autre côté de la mer... c'est à dire d'Irlande !

Que ce soit sous le nom de March Malaen ou de March Malen, la créature est absente des Triades galloises dans la grande majorité des ouvrages plus récents, où le premier fléau combattu par Lludd Llaw Eraint est celui des Corannyeit. On n'en sait, hélas, rien de plus : un numéro de la Société de mythologie française, en 1989, attribuera la mythologie celtique pour origine au March Malaen, et silence total...

D'où vient-il ?

L'origine du March Malaen est « enveloppée de mystère » et fait l'objet de très peu de commentaires, la plupart datant du XIXe siècle. Il est difficile de savoir s'il est issu d'un fait historique ou d'un mythe. Le March Malaen desTriades galloises de Iolo Morganwg est capable de traverser la mer, et avançait à une « vitesse d'escargot ». Cheval de mort et de cauchemar, « monstre fantastique, ennemi des Bretons », il poussait son cri au premier mai, causant de grandes calamités. William Rees évoque un évènement qui aurait eu lieu en Angleterre durant les âges mythologiques et John Rhys pense qu'il serait peut-être lié au roi Marc'h, ou à un dieu-cheval du même nom, qui aurait pris plus tard forme humaine sous l'apparence du roi Marc'h. Ferdinand Lot a supposé en 1901 que « le March Malaen des Gallois » serait aussi la bête glatissante de la légende arthurienne.

Le « March Malaen » est proche de More, ou Margg, un roi légendaire irlandais fomoiré qui épousa la fille du roi de Fir Morca, et possédait des oreilles de cheval tout comme le roi Marc'h. Il leva un lourd tribut sur le maïs et le lait en Irlande, ce qui expliquerait la date du 1er mai pour le fléau March Malaen et  le fait que ce dernier vînt « de l'autre côté de la mer », soit d'Irlande. Un autre point commun existe entre le cheval démoniaque de Malgis et le March Malaen. Selon une publication de 1820, l'un des trois démons reconnus de l'île de la Grande-Bretagne, Melen, ou Malen, cité dans une autre triade, se confondrait avec ce cheval démoniaque et pourrait correspondre à la Bellone de la mythologie antique, dont le nom semble avoir quelque affinité avec « Prydain ».

 A t'il survécu ?

Bonne question...  Il est possible que le March Malaen ait donné naissance aux manifestations du cauchemar comme la cauquemare et la mare, mais aussi au mot anglais nightmare et au français cauchemar. Ceci dit, personne ne semble pouvoir piper mot à son propos. Voici bien longtemps, Anatole Le Braz conte cet ivrogne breton, Alanic, qui invoque le Diable et voit apparaître un « cheval dont la crinière rouge pend jusqu'à terre ». Le dernier descendant du March Malaen serait-il la Nightmare, cette jument à crinière de flammes si connue du jeu de rôle ? C'est bien possible...

Sources exastives (ou pas !)

  • William Baxter et Edward Lhuyd, Glossarium antiquitatum britannicarum: sive, Syllabus etymogicus antiquitatum veteris Britanniae atque Iberniae, temporibus Romanorum. Auctore Willielmo Baxter...Accedunt...Edvardi Luidii...De fluviorum, montium, urbium, &c, in Britanniâ nominibus, adversaria posthuma, impensis T. Woodward, 1733
  • The Cambro-Briton, vol. 1, J. Limbird., 1820 
  • Cambrian quarterly magazine and Celtic repertory, vol. 3, Pub. for the proprietors by H. Hughes, 1831 
  • Herbert Algernon, Britannia after the Romans: being an attempt to illustrate the religious and political revolutions of that province in the fifth and succeeding centuries, H.G. Bohn, 1836 
  • Dr Faux, La Picardie, revue historique, archéologique & littéraire, vol. 9, Delattre-Lenoel, 1863 
  • Joseph Loth, Les Mabinogion, vol. 2, Thorin, 1889 et sa réédition : Joseph Loth, Les Mabinogion du Livre rouge de Hergest avec les variantes du livre blanc de Rhydderch : traduits du gallois avec une introduction, un commentaire explicatif et des notes critiques, vol. 2, Slatkine, 1975 
  • Collectif, Romania : recueil trimestriel consacré à l'étude des langues et des littératures romanes, vol. 30, Société des amis de la Romania, 1901 
  • Anatole Le Braz, Georges Dottin et Léon Marillier, La légende de la mort chez les Bretons armoricains, vol. 2, Honoré Champion, 1928, 5e éd. , et sa réédition : Anatole Le Braz, La Legende de La Mort, BiblioBazaar, LLC, 2009, 516 p. (ISBN 9781116136524
  • Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles
  • John Rhys, Celtic folklore: Welsh and Manx, Forgotten Books, 1971, 718 p. (ISBN 978-1605061702
  • Gaël Milin, Le Roi Marc aux oreilles de cheval, vol. 197 de Publications romanes et françaises, Librairie Droz, Genève, 1991, 362 p. (ISBN 978-2-600-02886-8)
  • Alain Dag'Naud, Lieux insolites et secrets du Finistère, Éditions Jean-paul Gisserot, 1993, 32 p. (ISBN 978-2-877471039)
  • William Rees, The literary remains of the rev. thomas price carnhnanaur, vol. 1, Longman et co., Londres, 1854 
  • John Rhys, Lectures on the Origin and Growth of Religion as Illustrated by Celtic Heathendom, Kessinger Publishing, 2004 (1re éd. 1886),  (ISBN 978-1419173264)
  • Robert Owen, The Kymry Their Origin, History, and International Relations, Read Books, 2009 (1re éd. 1891), 304 p. (ISBN 978-1-44463-526-3
  • James Hastings, Encyclopedia of Religion and Ethics, part 9: Hibbert lectures, Kessinger Publishing, 2003 (1re éd. 1912), 476 p. (ISBN 978-0766136809
  • Société de mythologie française, «  », dans Bulletin de la Société de mythologie française, no 156-159, 1989 
  • John Arnott MacCulloch, Celtic Mythology, Academy Chicago, 1996, 232 p. (ISBN 978-0897334334
  • John Arnott MacCulloch, The Mythology of All Races, vol. 3, BiblioBazaar, LLC, 2008, 560 p. (ISBN 978-0559457685
 
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