Les fées au Moyen Âge PDF Imprimer Envoyer
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Fées, elfes & lutins
Écrit par Tsaag Valren   
Jeudi, 28 Octobre 2010 18:12

 

Les universitaires, tels Laurence Harf-Lancner, disent que la fée est née au Moyen Âge à travers ce qui apparaît, selon les propres mots de Jacques Sirgent, "comme un îlot d'espoir dans une époque de barbarie épouvantable" : la littérature de l'Amour courtois. Je ne pense pas que le Moyen Âge ait été si barbare qu'il le croit, mais là n'est pas la question... voici l'histoire de la fée médiévale et de ses deux illustres représentantes que l'on connait par la croyance populaire et les premiers romans : L'amante à l'inégalable beauté et la fileuse du destin. Si trois noms reviennent souvent (Morgane, Viviane et Mélusine), elles n'ont pas été les seules, loin de là...

En haut : La mort d'Arthur, par James Archer. Peinture préraphaélite, je crois (à confirmer).Source : Wikimedia Commons.

La fée « est née au Moyen Âge », bien que ses origines soient bien plus anciennes lorsqu'on se prend à voguer jusqu'aux rives antiques. Durant l'antiquité, on ne connait pas le mot "fée". On a les nymphes des arbres et des eaux, les déesses aussi belles que jalouses (et donc tellement humaines...), Diane chasseresse, les valkyries qui choisissent les morts, ondines et sirènes qui s'ébattent sous les eaux, puis les Parques et les Nornes qui, inlassablement, tissent ou dénouent le fil du destin. Le monothéisme, et plus précisément le christianisme, s'en vient et s'accommode fort mal de ces multiples femmes surnaturelles qui fleurent un peu trop le matriarcat et la femme sacrée des premières croyances. Définitivement, Dieu ne peut être qu'un homme barbu, ennuyeux (mais plein d'amour puisqu'on vous le dit !), créateur du ciel et de la terre... et la femme, cette pécheresse croqueuse de pomme, se doit de lui rester soumise.

Déesses et chasseresses, Valkyries et sirènes n'allaient pas disparaître si facilement puisque, serai-je tentée de dire, "tant qu'il y aura des hommes capables de rêver, il y aura des fées". Bien que l'histoire efface leurs noms et leurs fonctions, elles séduisent toujours celui qui traverse seul les bois ou, pour paraphraser Pierre Dubois, "le rêveur de rêves qui n'a que le rêve pour aimer et être aimé au-dessus de ses moyens". Or... il ne fait pas bon que ça se sache !

Statut de la croyance aux fées

Vers l'an mille, Burchard de Worms met en garde les fidèles contre "ces femmes de la forêt sorties de nulle part qui viennent donner du plaisir aux hommes, puis disparaissent". Quiconque y croira sera condamné au fouet, rien de moins ! Quant à ceux qui croient aux êtres fabuleux qui se penchent sur le berceaux des nouveaux-nés et les comblent de leurs dons, la même cuisante punition les attend !

Grâce au recueil de droit canon de cet évêque, nous savons que celle qui deviendra plus tard "Marraine la bonne fée" était probablement vénérée vers l'an mille. Cela n'apporte, hélas, aucune autre information à son sujet : comment la nommait-on ? Était elle encore Parque, encore Norne ou plutôt fatae, fatum, voire déjà fata enfaëydante et entêtante ? Quoi qu'il en soit, elle est assurément la gardienne du destin. Les seules informations au sujet de la croyance féerique figurent dans les textes de clercs qui les dénoncent comme des inepties et mensonges. La fée était-elle présente dans la culture populaire et connue des paysans et des vilains ? Si personne n'y croyait, les clercs n'en parleraient pas, mais les témoignages sont isolés et ne permettent pas d'évaluer à quel point on croyait aux fées au Moyen Âge. Dans le Lancelot en prose, la fontaine des fées et la dame du lac sont dites fées non par le narrateur directement, mais parce que ce dernier rapporte les contes et la vox populi de ceux qui habitent la forêt.

A moins qu'il existe des sources que nul n'ait encore trouvé, seule votre imagination permet de savoir quel était le statut des fées dans un monde de Dieu unique. Je me risquerai à dire "celle d'un être que l'on aime, respecte ou craint, mais dont on tend à oublier le nom, souvenir flou d'un lac de Diane, d'une rivière aux Ondines, d'une Norne ou d'une Parque moins laide et ridée qu'on pourrait le croire. Celle d'un être que l'on cache, pour le rencontrer en solitaire dans les forêts ou au fond des eaux où se dressent de merveilleux palais.

Toujours est-il que l'on croit, en l'an mille, à la fée amante et à la fée marraine, ou fata. Et ce n'est pas la littérature médiévale qui va nous contredire...

 

La première littérature féerique médiévale

C'est une femme qui a l'honneur de faire naitre sous sa plume la première belle dame venue de l'autre monde, à la fin du XIIe siècle. En l'occurrence Marie de France qui, avec le lai de Lanval, nous raconte comment un chevalier d'Arthur rencontre une fée d'une incomparable beauté et en tombe éperdument amoureux. Celle-ci exige, comme toutes les fées amantes du folklore, le respect d'un interdit.

 

 

Ci-dessus : adaptation du lai de Sir Lanval  par le Chagford Filmmaking group et le Centre de l'Imaginaire Arthurien.

Chrétien de Troyes, que l'on entend parfois cité comme le premier auteur de romans médiévaux, vient en fait juste après, de 1170 à 1190, avec ses œuvres courtoises à l'ambiance féerique. La geste Huon de Bordeaux nous présente Aubéron, le « roi de Féerie » qui inspirera tant Shakespeare plus tard. En 1340, le conte Perceforest (première version de La Belle au bois dormant) met en scène de très nombreuses fées à une époque où elles sont pourtant rationalisées.

Par là naissent bon nombre de textes qui enrichissent la matière de Bretagne et la légende arthurienne, indissociable source d'inspiration des écrivains de cette époque. La mythologie celtique y est toujours présente, formant le fond de ces textes malgré le contrôle exercé par l'Église. D'après Claudine Glot, les écrivains recueillent probablement ces récits grâce à la tradition orale, longtemps véhiculée par les bardes. La littérature de fiction leur permet de raconter ces légendes à leur façon et de contourner les filtres mis en place par l'Église.

Les fées sont présentées dans ces romances médiévales comme l'un des êtres que le chevalier errant est susceptible de rencontrer. C'est l'amante idéale, la femme parfaite qui offre une nuit d'amour incomparable, et quitte parfois son royaume pour offrir à son homme une vie de délices... sauf si ce dernier brise l'interdit qu'elle lui impose.

Matière de Bretagne et légende arthurienne 

(à droite : La Dame du lac enlevant Lancelot, par George Wooliscroft et Louis Rhead, 1898. Source : Wikimedia Commons)

Les romans bretons, surtout au XIIIe siècle, sont liés à la légende arthurienne et par là à ses deux grands personnages dont on retient le nom de fée : Morgane et Viviane. Il serait faux, toutefois de dire qu'elles y sont les uniques fées. La reine Guenièvre, qui demeure plus belle dame du royaume durant des décennies, quand même, a pu être fée. Mais elle aura été, comme bon nombre d'autres avant elle, rationalisée. Ainsi, la plupart des personnages de la légende arthurienne perdent peu à peu leur caractère surnaturel au fil du temps bien que cet aspect ne soit pas complètement occulté de la tradition.

Le conte tardif Sir Gauvain et le chevalier vert présente très clairement le chevalier vert comme un être issu de l'autre monde et le poète du XVe siècle John Lydgate écrit que le roi Arthur est couronné au pays des fées, emporté par quatre reines fées sur l'île d'Avalon après sa mort, et repose désormais sous une colline féerique jusqu'à ce que la Bretagne ait à nouveau besoin de lui. 

 

Morgane, pas si cruelle ?

(à gauche : La fée Morgane vue par Anthony Frederick Sandys, 1864. Source : Wikimzdia Commons)

La Fée Morgane est plus ancienne que Viviane, originellement fée des eaux et « archétype des dames du lac » dont le lien avec le royaume féerique est clair de par le nom, elle apparait d'abord sous un jour positif et comme une magicienne savante et une guérisseuse occupant une position importante à Avalon, par exemple dans le premier texte à son propos, la Vita Merlini de Geoffroy de Monmouth en 1150.

C'est à partir du XIIIe siècle qu'elle séduit et enlève les héros de la légende arthurienne dans l'Autre Monde. Puis dans Sire Gauvain et le chevalier vert et Le Morte d'Arthur au XVe siècle, elle est devenue une femme, rien qu'une femme dont les nombreux pouvoirs magiques ne sont par le résultat d'une quelconque nature féerique, mais plutôt le fruit de ses longues études en compagnie de Merlin, son maître de magie. Haineuse envers le roi Arthur et la reine Guenièvre, hostile et séductrice vis-à-vis de Lancelot, elle recherche aussi la mort de Gauvain par des actes fourbes et traîtres.

Viviane, fille de Diane ?

La fée Viviane semble issue de déesses aquatiques et de Diane la chasseresse, mais elle est à la frontière entre nature païenne et chrétienne puisqu'elle élève Lancelot dans l'art de la chevalerie tel qu'enseigné par l'Église, mais ignore le pardon et se livre à la vengeance. Apparue tardivement au XIIIe siècle, C'est avant-tout une fée maternelle, qui demeure au fond d'un lac magique en compagnie d'autres dames féeriques (mais ce dernier n'est qu'illusion). Son coté inquiétant (lors de l'enlèvement de Lancelot par exemple) est autant atténué que possible afin d'en faire « la parèdre positive de Merlin ».

Des protectrices et des ancêtres tutélaires

Aux XIIe et XIIIe siècle, les rois et les nobles éprouvent le besoin d'attribuer à leur lignée une origine exceptionnelle, et les fées deviennent des ancêtres tutélaires ou les protectrices de ces familles. Les ducs d'Aquitaine, les Plantagenêt et la famille d'Argouge affirment tous descendre d'une fée. Mérovée, premier de la lignée des Mérovingiens, serait né du viol de la reine Théodelinde par un ondin. Les exemples ne manquent pas dans toute l'Europe de l'ouest... quant aux raisons, il semble évident que descendre d'une fée, physiquement femme parfaite, est particulièrement valorisant et plus simple à accepter qu'avoir un être monstrueux pour ascendant.

 

Mélusine

(à gauche : La fée Mélusine découverte par Raymond de Lusignan, gravure sur bois vers 1500. Source : Wikimedia Commons)

La fée Mélusine, c'est l'exemple même de la fée amante, à tel point que Georges Dumézil nomme « mélusiniens » les récits d'amour entre un homme mortel et une femme surnaturelle. Sa tradition est fortement ancrée à l'époque médiévale, on trouve trace dès le XIIe siècle, puis en 1392 dans le Livre de Mélusine de Jean d'Arras et en 1401 dans celui de Coudrette, qui tous deux en font l'ancêtre et la patronne de la maison de Lusignan. Ils racontent comment la fée Mélusine, maudite par sa mère, est condamnée à se changer en serpente de la taille aux pieds chaque samedi et ne pourra être libérée que si un homme l'épouse et ne la voit jamais ce jour là. Raymond de Lusignan tombe amoureux de Mélusine, l'épouse en acceptant l'interdit, et voit bientôt sa puissance et sa prospérité se décupler. Poussé par son frère à braver l'interdit, il découvre la forme que prend sa femme le samedi, et finit par révéler le secret publiquement en la traitant de « très fausse serpente » un jour de colère. Mélusine s'abat sur le château de Lusignan, et devient ensuite un personnage de contes populaires, 


... et les moyens de reléguer les fées aux oubliettes ?

L'amour courtois et les textes féeriques connaissent un succès indéniable chez les lettrés et érudits franco-anglais (soit une infime proportion de la population médiévale). Claudine Glot a plusieurs théories qui en expliquent les raisons. D'une part, la matière de Bretagne vers 1200 leur apparait comme le souvenir d'un peuple vaincu et dominé mais néanmoins fascinant, et très différent culturellement. D'autre part, il s'agit clairement d'une réponse, d'une réaction aux « nombreux interdits moraux et sexuels imposés par l'Église », ce qui fait que « les fées survivent en dépit d'un léger vernis chrétien apposé sur une base païenne ».

Et cela embête forcément les autorités chrétiennes des XIIe et XIIIe siècles ! Pourtant, ils font preuve d'une étonnante tolérance à l'égard d'un personnage proche d'une déesse, concurrençant de facto les figures purement chrétiennes. Est-ce l'optimisme omniprésent de l'époque qui les y incite ? Et bien... pas vraiment ! Les théologiens du haut Moyen Âge ont toujours assimilé les dames des lacs et des forêts à des démons, tout comme Burchard de Worms au XIe siècle. En vérité, « il est difficile de résoudre le problème d'une croyance à une figure surnaturelle à la fois bénéfique et étrangère au christianisme », contrairement à ce que l'on observe chez ce pauvre dragon, massacré à tour de bras par des saints dits "sauroctaunes" et devenu l'allégorie de la victoire du christianisme sur le paganisme ! La fée, cela n'y suffit pas de la diaboliser. A l'époque de l'amour courtois, les théologiens la laissent relativement tranquille mais au cours des siècles suivant, les fées deviennent... de moins en moins féeriques ! Voilà, comme le dit Katharine Briggs, que les fées se font simples enchanteresses, et femmes mortelles qui tiennent leur étonnant savoir de longues études. 

La rationalisation transforme les fées et leur ôte ce qui leur restait de pouvoir divin. Ainsi, les « dames du lac » qui règnent sur de merveilleux palais sous-marins voient leur royaume monter à la surface et devenir une île. c'est le cas d'Oriande, bien connue du folklore ardennais, qui si on la dit fée, ne possède que très peu d'attributs féeriques « résiduels ». Les autorités chrétiennes trouvent une seconde parade contre les "belles à nulle autre pareille" : faire de la chasteté la première des vertus. Gênant, lorsqu'on joue le rôle d'amante réconfortant le chevalier égaré loin de son foyer ! De même, les fées qui soutiennent les héros dans leurs épreuves où leur apportent d'utiles objets magiques et autres épées enchantées sont remplacées par des anges à la fin du Moyen Âge.

Le terrain est libre pour une bonne diabolisation, mais la fée ne disparaît pas pour autant bien qu'elle se fasse plus rare dans la littérature après le XIIIe siècle. Tant qu'il se trouvera des hommes pour rêver, on trouvera des fées... la preuve, celles-ci reviennent en force avec le conte de fées, au XVIIe siècle... bien différentes, pourtant, de leurs ancêtres médiévales ! C'est là une autre histoire...

Tsaag Valren

Les sources principales de cet article sont dans l'excellent livre de Michel Le Bris (dir.) et Claudine Glot (dir.), Fées, elfes, dragons & autres créatures des royaumes de féerie, Hoëbeke, Paris, novembre 2002, que par ailleurs nous avions chroniqué.

Les autres sources figurent dans l'ouvrage de Christine Ferlampin-Acher, Fées, bestes et luitons: croyances et merveilles dans les romans français en prose (XIIIe-XIVe siècles), Presses Paris Sorbonne, 2002.

 
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