Un procès de sorcellerie contre… des fées ! PDF Imprimer Envoyer
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Fées, elfes & lutins
Écrit par Tsaag Valren   
Samedi, 13 Novembre 2010 14:46
File:EtnaAvió.JPG

Vous saviez sans doutes que bien des femmes, mais aussi des animaux (le coq qui a pondu un œuf de coquadrille, la truie qui a dévoré un nourrisson ou encore les rats qui apportent la peste) ont été accusés de sorcellerie au fil une époque au nom pourtant joli de Renaissance. Du XVIe siècle finissant au milieu du XVIIe, des procès uniques ont marqué les annales siciliennes : les accusés ont rencontré le Diable et des sorcières lors d’un sabbat, dit-on. Rien de nouveau sous le soleil de Sicile ? Erreur, car la réunion incriminée aurait été organisée par… les fées et les elfes !

Quelques indiscrétions à propos des fées siciliennes

En Sicile comme en de nombreux autres lieux d’Europe de l’Ouest, le folklore féerique a perduré dans les campagnes, aux cotés de la religion chrétienne qui accepta plus ou moins bien la persistance de ces souvenirs païens. Et dans les campagnes siciliennes, à l’ombre de l’Etna plutôt qu’entre Charybde et Scylla, on raconte que parfois les donas de fuera, ces belles dames vêtues de blanc, de rouge et de noir, viennent s’entretenir avec les femmes (parfois les hommes, mais c’est beaucoup plus rare), et les mènent à Bénévent, au blockula (Italie), où elles rencontrent le Diable et les sorcières lors d’un Sabbat où, soyez en sûrs, se produisent toutes sortes de choses inavouables. Là-bas, portées par leurs pattes de chats, leurs sabots ou leurs ronds petons, elles s’en viennent par cinq et sept pendant qu’un féetaud (qui n’est pas Obéron) joue du luth ou de la guitare et danse pour les accompagner. Hommes et fées se grouperaient par noblesse, chacun sous un étendard. Ces donas de fuera rencontrent les humains enfadés chaque mardi, jeudi et samedi, dans les bois. En mars, plusieurs de ces groupes se rassemblent tandis que le « Prince des fées » (qui n’est pas Obéron ici, puisqu’on vous le dit) leur enseigne l’art de la bienveillance. Les membres de la congrégation dite « Les Sept Fées » seraient capables de se transformer en chats et en « ayodons », afin de tuer. A l’occasion, les fées siciliennes se montrent agressives envers les humains : un homme sans qui ignorait leur existence et ne les avait jamais vues trébucha sur l’une d'elles et se mit dès lors à souffrir d’une crampe douloureuse. Mais c'est rare...

Quelques inquisitions contre les fées siciliennes

Les autorités chrétiennes n’ignoraient pas l’existence de ce folklore féerique, et dirent très tôt que ces réunions avec des fées et autres elfes sont bien trop proches des sabbats de sorcières pour être honnêtes. Seulement, la vox populi ne l’entend pas de cette oreille : « les fées ne sont pas nos ennemies, que l’inquisition s’en aille inquisiter plus loin ! » …ce que généralement elle fit. Le folklore féerique était à la fois bien connu, bien perçu et très ancré à l'époque... mais selon l'Inquisition, ces fées n'existaient pas, et n’étaient qu’une survivance du paganisme à éradiquer au lieu de les prendre au sérieux ! Entre 1579 et 1651, plusieurs procès contre les « sorcières féeriques » sont enregistrés en Sicile. Leur nombre exact reste difficile à déterminer car des documents importants sont irrémédiablement perdus, mais les résumés des procès, envoyés au Suprema de l’Inquisition à Madrid par le tribunal sicilien, rapportent que 65 personnes, dont 8 hommes, ont été jugées pour sorcellerie en raison de leur commerce avec les fées. Les autorités siciliennes se montrèrent relativement « gentilles » et modérées envers les accusés – il faut dire que ces personnes étaient moins stigmatisées par la population que ne pouvaient l’être les prétendues sorcières en France ou en Espagne. La plupart furent libérés, les sentences les plus sévères étant l’exil ou l’emprisonnement, mais personne ne fut condamné à mort, ni torturé. La plupart des accusés étaient de pauvres femmes, bien qu’elles affirment que les nobles partageaient volontiers leurs activités. L'Inquisition les accusa évidemment d'être des sorcières, mais elles ne mentionnèrent jamais le Diable dans leurs déclarations et n'avaient pas honte de leurs actions, certaines n'ayant même pas réalisé que leurs croyances s’opposaient à la doctrine de l'Église chrétienne. D’après les accusés, les fées les auraient contactées parce qu'elles ont le « sang sucré ». Dans la plupart des cas, elles avouèrent se rendre aux réunions en laissant s’envoler leur esprit tandis que leur corps restait derrière elles. La croyance en cette faculté était partagée par la communauté des benandantes, harcelée par l'Inquisition. Elles avouèrent que les fées n'aiment pas parler du dieu chrétien ni de la Vierge Marie, mais elles ne lièrent jamais leur pratique à une atteinte aux valeurs de la chrétienté. Des témoignages similaires devinrent fréquents dans les procès de l’ile entre la fin du XVIe siècle et le milieu du XVIIe siècle. L'Inquisition essaya de changer les témoignages des accusés, en les forçant à avouer se rendre au sabbat traditionnel des sorcières, ce qui implique la présence des démons et du Diable plutôt que des fées. Ils y parvinrent quelquefois, mais la croyance en la bienveillance des fées était si profondément ancrée en Sicile qu’elle demeura longtemps après l'Inquisition.

 

La femme du pêcheur de Palerme

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Un cas de « sorcellerie féerique » est bien documenté, il implique une sicilienne de Palerme, épouse d’un pêcheur, jugée en 1588 par l'Inquisition. Elle déclara être proche des fées et sa confession fut l'une des premières décrivant un contact entre les elfes et les humains en Sicile. Elle raconte qu’à l’âge de huit ans, un groupe de femmes chevauchant des boucs l’emporta dans les airs jusqu'à un grand champ du royaume de Naples appelé Bénévent, ou un adolescent vêtu de rouge et une belle femme appelés Roi et Reine étaient assis sur un trône. La meneuse des femmes qui l'avaient emmenée là-bas, nommée « la Bannière », lui expliqua que si elle s'agenouillait devant le Roi et la Reine et qu'elle leur prêtait allégeance, ils lui donneraient des hommes riches et beaux avec qui elle pourrait faire l'amour, et elle n'aurait pas à vénérer Dieu ni la sainte Vierge. La Bannière ajouta qu'elle ne devrait pas mentionner la Vierge Marie, parce que cela ne se faisait pas en présence des Fées et des Elfes. La jeune fille accepta d'adorer le Roi et la Reine comme des dieux, prêta allégeance et promit son âme et son corps au couple divin. Après cela, un banquet fut installé, tout le monde mangea, but et fit l'amour. Elle eut des relations sexuelles avec bon nombre d'hommes, après quoi elle expliqua s'être réveillée. Le prêtre de l’Inquisition se mit en colère et lui dit que toutes ces choses étaient l'œuvre de Satan. La femme répondit ne pas avoir été consciente de pécher, et avoir continué son commerce avec les êtres féeriques, pour le plaisir que cela lui procurait. En quelques occasions, les elfes venaient la chercher avant qu'elle n'aille se coucher pour éviter que son mari ou ses enfants ne remarquent quoi que ce soit. Elle affirma être éveillée tout le long de ces évènements, que le Roi et la Reine lui enseignèrent la médecine afin qu’elle puisse soigner les malades, gagner de l'argent et ainsi sortir un peu de sa pauvreté. L’Inquisition trancha en disant que les évènements rapportés par la femme de pécheur étaient soit des rêves, auquel cas ils pouvaient tolérer son histoire sur les fées, soit la réalité, auquel cas ces sabbats de sorcières n'étaient pas organisés par des fées mais par des démons. La femme de pêcheur déclara « Tout ceci semble s'être déroulé comme dans un rêve, aussi loin que je puisse m'en rendre compte ».

Vicencia la Rosa

Parmi les accusées, le cas de la « chamane » Vicencia la Rosa, en 1630, est lui aussi documenté. Elle racontait à qui veut bien l’entendre que son elfe personnel, « Martinillo », l’emmenait à Bénévent où les êtres féeriques lui apprenaient le chamanisme tandis que d’autres avaient commerce charnel avec elle et lui procuraient un plaisir incomparable. La Rosa fut jugée par le tribunal de l’Inquisition et condamnée au bannissement ainsi qu’à à l'interdiction à tout jamais de mentionner les elfes et les fées. Après sa condamnation, elle continua toutefois à raconter les mêmes histoires. Elle fut arrêtée à nouveau, et bannie cette fois de Sicile pour le restant de sa vie.

Sources

Cette histoire est assez peu documentée : la Société d'histoire moderne de Paris a publié une courte étude en 1992, mais la plupart des sources usitées ici sont en suédois (et traduites depuis cette langue) : Eva Kärfve, Den stora ondskan i Valais: den första häxförföljelsen i Europa (Le Grand Démon du Valais), Stehag: B. Östlings bokförlag Symposion, 1992. Jan Guillou, Häxornas försvarare (Le défenseur des sorcières), Piratförlaget, 2002, et Bengt Ankarloo et Gustav Henningsen, Häxornas Europa 1400-1700 (Les sorcières en Europe 1400-1700), Lund, 1987. En anglais, on a une trace dans l’ouvrage de Gustav Henningsen, The ladies from Outside: An Archaic pattern of the witche's sabbath. Early modern European witchcraft, Oxford, 1990. Cet article est surtout issu d'une traduction effectuée par un compère breton sur Wikipédia, Mafiou44 (voir historique)

Crédit photo : L'Etna vu de l'avion, par Josep Renalias, licence CC. Seconde photo : un jardin municipal à Bénévent, par Marco Segato, licence CC.

 
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