La Guillaneu PDF Imprimer Envoyer
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Fées, elfes & lutins
Écrit par Tsaag Valren   
Mercredi, 05 Janvier 2011 20:11

La Guillaneu, que l'on peut entendre nommée au gré de jolies dérives linguistiques comme l'Aguilaneu, l’Aguillanu, la Dilannu ou même le « gui l’an neuf » est, nous dit Pierre Dubois, un être mi-fée et mi-sorcière qui cavalcade de l'Avent jusqu'au nouvel an sur son cheval fou, sans queue ni tête. Partant des ces quelques lignes de l'elficologue qui ne nous suffisaient pas, le Fabyrinthe s'en vient trouver que la Guillaneu, avant d'être féée ou sorcièrisée, était chantée. Voici comment...

Escoutons la Guillaneu !

On va prendre une petite machine à voyager dans le temps, petite car il suffit de s'arrêter aux environs de la Révolution, ou peu après. A cette époque, la Guillaneu serait une cavalière mystique visitant l’ouest et le centre de la France, étroitement liée aux cadeaux qui s'échangent à cette époque. Pas de mère Noël cependant, car en Vendée et dans l'île d'Oléron, elle personnifie elle-même la traditionnelle quête de Noël : voilà que les enfants passent de maison en maison à la veille du jour de l'an ou de l'épiphanie afin de récolter un peu d'argent, tout en chantant... ceci !

Chanson vendéenne originale
Traduction moderne
La voué beille la guilloneu
La hoou peur la fenête
Sur in petit chevau grisan
Qui n’a ni quû, ni pés ni tête
Les quatre pés ferrés tot nus.
(Je) la vois bien la Guillaneu
Là haut par la fenêtre
Sur un petit cheval gris
Qui n’a ni queue, ni pieds ni tête
Les quatre pieds ferrés tout neufs.
Ou alors... ceci.
L’aguillanu elle est là-haut
Sur la fenêtre
Ol est un petit chevau blanc
Sans queue ni tête
I vous souhaitons la bonne année
Donnez-nous va l’aguilaneu

Si on en croit cette dernière chanson, la Guillaneu est abritée par les adultes dans leur maison, et c'est elle qui donne des cadeaux d'étrenne aux enfants.

Mais les enfants ne sont pas seuls à la chanter, puisque dans plusieurs cantons de la Bretagne, les pauvres gens, à l'époque de la Noël, se réunissent toutes les nuits par troupes afin de quêter de village en village. Leur troupe est précédée d'un vieux cheval orné de rubans et de lauriers, qu'ils vont charger des produits de leur quête. Ils apportent leurs gains, quand la tournée est achevée, chez l'un d'entre eux, et se les partagent.

On rapporte qu'ils portaient des tambourins, jouaient du fifre, et marchaient longuement en chantant ce que le chef de la troupe leur apprenait. Qu'une porte s'ouvre, et le meneur disait à l'habitant : « Ha ! Dieu te gard' ! Or çà, compain, donne-nous aguilaneuf ! ». A l'occasion, ils se montraient plus inventifs, comme en témoigne cette version de la chanson connue en Poitou, Saintonge et Angoumois :

Messieurs et mesdames de cette maison,
Ouvrez-nous la porte, nous vous saluerons.
Notre guillaneu nous vous le demandons.
Guiettez dans la nappe, guiettez tout au loug,
Donnez-nous la miche et gardez l'grison.
Notre guillaneu nous vous le demandons.
(Extraite de l'ouvrage Chants populaires de la Bretagne.)
 
Et ça, c'est celle du Limousin : 
 
Arribas ! Som arribas ! (Arrivés ! Nous sommes arrivés !)
Le guillaneu nous faut donner, gentil seigneur
Le guillaneu donnez le nous, à nous compagnons
 

Une fois satisfaits, les quêteurs du limousin font des vœux pour leur bienfaiteur, sans oublier de remercier son bouvier, son porcher, et tous ses serviteurs. La troupe des pauvres quêteurs de l'aguilaneuf n'a pas toujours été si pacifique puisqu'au XVIe siècle et au jour convenu, les pauvres s'équipaient de bâtons, de fourches, de piques et d'épées, et l'homme en tête de la troupe portait une arbalète afin d'en menacer l'habitant qui, gageons-le, ne se sentait pas d'autre choix que d'ouvrir la porte de sa demeure et de donner, de mauvais cœur sûrement.

La même coutume existait autrefois dans un grand nombre de provinces de France, et les chants varient selon les contrées. La tradition de la Guillaneu est vraisemblablement à l'origine de la chanson La Guignolée introduite à Montréal. Toutefois, il semble que là bas, le verbe ne se soit pas fait chair, et n'aie pas donné bonne chère aux quêteurs...

Estudions la Guillaneu !

On sait que c'est une cavalière, qu'on la connait par des chansons du folklore français recensées au XIXe siècle (particulièrement en Vendée et dans le Poitou), et que ces dernières ont surtout été consignées par Arnold van Gennep. Pierre Dubois dit... ha, non, il serait très difficile pour moi de tenter d'interpréter ce qu'il dit ! En se basant sur le fait que la Guillaneu est visible depuis l'extérieur par les enfants, Arnold van Gennep a supposé que la fameuse monture sans queue ni tête serait tout simplement la table qui contient les cadeaux et les étrennes du nouvel an, s'étonnant tout de même que la chanson place la cavalière sur une table (!). Un universitaire spécialiste des indo-européens pense lui que le cheval de la Guillaneu est issu de Sleipnir, la monture d'Odin, qui passe avec sa chasse sauvage à la même période depuis la fin de l'ancienne religion nordique. Voilà qui me semble un peu hasardeux...

Car le nom de Guillaneu présente une forte ressemblance avec l'hogmanay, qui est le mot écossais pour le nouvel an. Le nom a plus probablement des racines celtiques, devenues bretonnes, et la tradition de la Guillaneu aurait gagné le Limousin ainsi que d'autres contrées. Comment, ha, ça... c'est une autre histoire qu'il nous tarde de découvrir...

Sources : 

  • Louis Ricard, L'Écho de la France, vol. 6, L. Ricard., 1868 
  • Arnold van Gennep, Manuel de folklore français contemporain: Cycle des douze jours, t. 7, Picard, 1987 
  • Arnold van Gennep, Manuel de folklore français contemporain, t. 8, Picard, 1988, p. 3473-3482 
  • Jérémie Benoît, Le paganisme indo-européen: pérennité et métamorphose : Collection Antaios, L'Âge d'Homme, 2001, 266 p. (ISBN 9782825115640)
  • Marie-Odile Mergnac, Anne-Claire Déjean, Max Déjean et Jacques Lambert, Les Noëls d'autrefois, Éditions Archives & Culture, 2003, 112 p. (ISBN 9782911665738)