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Monstres & chimères
Écrit par Tsaag Valren   
Lundi, 30 Août 2010 17:51

Hippalectryon de Bruyère par © louboumian
 
Amis, c'est d'un animal rarissime et méconnu que je m'en viens vous parler ! Les plus grecophones parmi vous l'auront peut-être identifié sans besoin d'un dessin : hippalectryon (ἱππαλεκτρυών / hippalektryốn), le cheval-coq. Allons-bon, nous connaissons déjà l'hippocampe (cheval-poisson), l'hippogriffe (cheval-griffon) et le centaure, quel est cette étrange mariage d'un coq à une cavale ? Ma foi, on ne le sait pas vraiment... sa partie antérieure est celle d'un cheval et sa partie postérieure celle du coq, ailes, queue et pattes comprises. Il porte un plumage jaune. Et il nous vient de Grèce antique comme de bien entendu, mais point de sa mythologie :  les légendes qui pourraient lui être rattachées restent inconnues. La plus ancienne représentation conservée date du IXe siècle av. J.-C., mais il apparaît plus fréquemment au VIe siècle av. J.-C.

Le nom « hippalectryon » est parfois écrit « hippalektryon » selon les transcriptions. Il est directement issu du grec ancien : ἱππαλεκτρυών, lui-même une combinaison de ἵππος / híppos, qui signifie « cheval », et de ἀλεκτρυών / alektryốn, « coq ».

Garçon chevauchant un hippalectryon, kylix attique à figures noires, 540-530 av. J.-C., Altes Museum (Berlin)

Aristophane est quasiment le seul à en parler, disant que cet animal est de couleur jaune et d'allure disgracieuse. Heureusement, on a retrouvé quelques poteries, plats et sculptures pour s'en faire une idée :  toute la partie antérieure est celle d'un cheval, ce qui inclut la tête, l'encolure et les deux membres antérieurs. La partie postérieure est celle d'un coq, avec les ailes, la queue et les pattes postérieures. Un texte attribué à Hésychios d'Alexandrie dit qu'il existerait trois types d'hippalectryons : un coq géant, un vautour géant et une créature proche des griffons peints sur les tissus de Perse. Les textes peuvent faire également référence à un cheval, un blason et un monstre marin... C'est dire comme l'hippalectryon est un brouilleur de piste, ce qui rend sa traque longue et difficile ! 

C'est un hybride, et il en existe beaucoup d'autres dans la mythologie grecque, bien qu'ils soient généralement thérianthropes, c'est à dire mi-animaux et mi-humains, comme le centaure, le minotaure ou la sirène.

Les artistes n'avaient apparemment pas de mot pour désigner les hippalectryons qu'ils réalisaient, avant qu'Eschyle ne se mette à en parler.

Guerrier chevauchant un hippalectryon, figurine en terre cuite de Thèbes, 500-470 av. J.-C., musée du Louvre

La représentation la plus ancienne qui nous soit parvenue date du IXe siècle av. J.-C. ; il s'agit d'un askos trouvé à Cnossos. L'hippalectryon devient un motif fréquent à partir de 575 jusqu'à 480 av. J.-C., où il est généralement monté par un jeune cavalier désarmé. Il ne serait pas forcément issu des grecs, car une analyse des textes d'Aristophane suggère qu'il viendrait du Moyen-Orient tout comme le griffon : les costumes portés par les personnages des poteries semblent asiatiques. Mais les avis divergent... d'autres sources indiquent que l'hippalectryon n'est pas oriental. En tout cas, et même si celà n'aide pas énormément les expéditionnaires du Fabyrinthe, on le trouve presque uniquement sur des vases attiques à figures noires. Il pourrait être un cousin artistique du célèbre Pégase.

On trouve beaucoup d'hybrides parmi les sculptures et autres vases archaïques grecs, la plupart semblent être arrivées en Grèce par l'Est bien qu'on ne retrouve aucun hippalectryon en Égypte ou dans l'art du Moyen-Orient. Il existe sur des pierres gravées de basse époque, un peu différent de l'art ionien et attique du VIe siècle av. J.-C., mais portant fièrement sa tête de cheval sur ses pattes et la queue de coq.

Cinq pièces représentant un hippalectryon, ou peut-être Pégase, ont été retrouvées dans le trésor de Volterra parmi 65 pièces de monnaie anciennes.

Mais qui est... l'hippalectryon ?

Silhouette d'un hippalectryon

Vaste question, les amis, puisqu'on ne sait quasiment rien de lui... par contre, on peut lire Les Grenouilles d'Aristophane et voir comme il en parle !  L'hippalectryon devait être fréquemment peint sur des boucliers, puisqu'on a retrouvé un vase à figures rouges sur lequel il orne un bouclier d'Athéna. Ainsi, on suppose qu'il s'agissait d'un protecteur. Étrange protecteur, direz-vous, qu'un cheval-coq ! Et bien, pas tant que celà... le coq a toujours représenté le soleil plus qu'aucun autre animal, puisque son chant résonne au lever du jour, mettant en fuite les sombres habitants de la nuit. Quant au cheval, dont nous avons eu bien des fois l'occasion de parler,  il est à l'origine un symbole funéraire et un psychopompe, soit guide pour les âmes des morts. Là où ça coince, c'est qu'Aristophane ne cesse de se moquer de l'animal, le disant bien laid et grossier. Et bien, amis, il fut un temps où l'on écartait le mal par le rire.

L'hippalectryon décrit par Eschyle dans Les Myrmidons fut probablement sculpté pour commémorer un exploit naval, et Aristophane explique dans Les Grenouilles qu'on peignait ce motif sur les galères dans l'ancien temps... ce qui prouve que l'hippalectryon devait posséder le pouvoir de protéger les navires. Par contre, il n'a pas de mythe ni de légende connus et de plus est à peine mentionné par les auteurs grecs. Eschyle est le premier à en parler dans un fragment du texte intitulé Les Myrmidons, daté du Ve siècle av. J.-C., il décrit un navire et parle d'un...

 

« cheval-coq couleur de feu ».

« Hippalectryon » est l'une des injures préférées d'Aristophane. Il l'emploie dans La Paix en 421 av. J.-C., dans Les Oiseaux en 414 et dans Les Grenouilles en 405, où Dionysos et Euripide raillent Eschyle pour avoir parlé de l'hippalectryon. Il précise aussi qu'à son époque, soit à la fin du Ve siècle av. J.-C., la plupart des habitants d'Athènes n'avait jamais entendu parler de cette créature.

« La figure d'un hippalectryon est ici sur le navire de Protésilaos : on peut voir le travail laborieux effectué sur les peintures (...)  »

— Eschyle, Les Myrmidons

« (...) plus que quand je vois un taxiarque haï des dieux, ayant trois aigrettes et une robe de pourpre des plus voyantes, qu'il dit être une teinture de Sardes. Mais s'il lui faut combattre, vêtu de cette robe, alors il se teint lui-même en teinture de Cyzikos : il est le premier à fuir comme un hippalectryon jaune, en agitant ses aigrettes ; et moi, je reste à veiller aux filets.  »

— Aristophane, La Paix

« Ainsi, avoir des ailes, n'est-ce pas ce qu'il y a de plus précieux ? Et, de fait, Diitréphès, qui n'a que des ailes d'osier, a été élu phylarque, puis hipparque : sorti de rien, il s'est élevé très haut, et il est aujourd'hui un hippalectryon aux plumes jaunes.  »

— Aristophane, Les Oiseaux

« Euripide : Ce n'étaient que Scamandre, abîmes, aigles à bec de griffon sculptés sur l'airain des boucliers, mots guindés à cheval, pas commodes à saisir.

Dionysos : De par les dieux ! il m'est arrivé, à moi, de veiller une grande partie de la nuit, cherchant son hippalectryon jaune, quel oiseau c'était !
Eschyle : Ignorant, c'était comme un emblème sculpté sur les vaisseaux.
Dionysos : Moi, je croyais que c'était le fils de Philoxène, Éryxis.
Euripide : Était-il donc nécessaire de mettre un coq dans des tragédies ?
Eschyle : Et toi, ennemi des dieux, dis-nous ce que tu as fait.
Euripide : Chez moi, j'en atteste Zeus ! Jamais comme chez toi d'hippalectryons, ni de capricerfs, comme on en dessine sur les tapis médiques. »

— Aristophane, Les Grenouilles

Dans la Tragédie de Prométhée, le dieu Neptune chevauche un oiseau à quatre pieds qui pourrait être un hippalectryon, un hippogrffe ou un griffon.

Survivre

Heureusement que les grecs étaient de grands artistes et écrivains, autrement l'hippalectyon aurait disparu corps et bien. Son âme est déjà quasiment inconnue, restent ces sculptures et dessins qui laissent imaginer, plus ou moins, ce qu'il faisait. Et pourtant, on le redécouvre, ainsi, les comptines de ma mère l'Oye contiennent (dans la version anglaise), une ritournelle parlant d'un cheval-coq :

 

Roundelay 

Ride on a cock-horse
To Banbury cross
To see an old woman
Ride on a white horse;
Rings on her fingers,
Bells on her toes,
She shall have music
Wherever she goes.

Ritournelle 

Chevauche un cheval-coq
Jusqu'au carrefour de Banbury
Pour voir une vieille femme
Chevaucher un cheval blanc ;
Des bagues à ses doigts,
Des cloches à ses doigts de pieds,
Elle aura de la musique
Partout où elle ira.

Dans l'un des romans de Percy Jackson, des Hippalectryons vivent dans le ranch de Geryon.

Tsaag Valren, article issu de recherches perso partagées avec Wikipédia.

Je ne suis pas propriétaire des illustrations. La première est réalisée par © louboumian (crédits). Les deuxièmes et troisième photo sont issues de Wikimedia (1° Bibi Saint Pol, 2° Rama et esby, licence) et la dernière d'Efwood, dessinée par © William Lucius Appaloosius Steinmaye.