Licorne dans les bestiaires médiévaux PDF Imprimer Envoyer
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Licorne
Écrit par Tsaag Valren   
Lundi, 10 Mai 2010 10:32

Licorne dans The Richester bestiary

Nous avions parlé, voici quelques temps, des grandes licornes chevalines qui caracolent en fantasy, bande dessinée, et dans des films tels que Legend. Comme vous vous en doutez, l'histoire de cette noble créature est bien plus longue que ne le laissent à penser ces dessins où une douzaine de papillons volettent pendant que les elfes la chevauchent. La licorne n'a pas toujours été blanche puisque sa robe s'est teintée de bleu, de brun ou d'ocre. Elle n'a pas toujours ressemblé à un cheval car voici bien longtemps, elle pouvait être chèvre ou mouton, biche ou même chien, voire ours et... serpent ! Elle n'a pas toujours été l'amie des fées, car au Moyen Âge, ses défenseurs voulaient aussi la mort du petit peuple.

L'histoire que racontent les bestiaires médiévaux, c'est comment la licorne eut une âme avant un corps...

Pour ceux qui connaissent un peu les bestiaires médiévaux, tous sont étroitement inspirés du :

Physiologos : premier bestiaire chrétien.

Le Physiologos est un recueil de brefs récits vraisemblablement rédigé en Égypte, au IIe siècle. Il fait figurer pour la première fois le récit de la capture d'un monocéros (corne unique) par des chasseurs utilisant une jeune vierge comme appât. Si l'on en croit les auteurs du Physiologos, il s'agissait là d'une technique de chasse couramment pratiquée, et sûrement pas d'un mythe, bien que sa description puisse avoir une origine très ancienne. Le Physiologos est traduit en latin dès le IVe siècle et c'est cette version qui inspira d'innombrables auteurs de bestiaires occidentaux durant le Moyen Âge, malgré les efforts de certains Papes pour interdire sa diffusion car il était considéré, à l'origine, comme hérétique.

L'enseignement du Physiologos

La version grecque originale donne : « L'unicorne a la nature suivante : c'est un petit animal qui ressemble au chevreau, et qui est tout à fait paisible et doux. Il porte une corne unique au milieu du front. Les chasseurs ne peuvent l'approcher à cause de sa force. Comment donc est-il capturé ? Ils envoient vers lui une vierge immaculée et l'animal vient se lover dans le giron de la vierge. Elle allaite l'animal et l'emporte dans le palais du roi. L'unicorne s'applique donc au Sauveur. "Car dans la maison de David notre père a fait se dresser une corne de salut". Les puissances angéliques n'ont pas pu le maîtriser et il s'est installé dans le ventre de Marie, celle qui est véritablement toujours vierge, et le verbe s'est fait chair, et il s'est installé parmi nous ».

La version latine est cependant plus répandue : « Il existe une bête appelée en grec monosceros c'est-à-dire en latin unicornis. Le Physiologue dit que la nature de l’unicorne est la suivante : c’est un animal de petite taille, pareil à un chevreau, qui est vraiment très fougueux et a une corne unique au milieu de la tête. Et absolument aucun chasseur ne peut le prendre, mais on y parvient par le procédé suivant : on conduit une jeune fille vierge à l'endroit où il demeure et on la laisse seule dans la forêt. Aussitôt que l’unicorne voit la jeune fille, il bondit sur le giron de la vierge et l’enlace. Et c’est ainsi qu’il est attrapé et montré dans le palais du roi. Il en va de même aussi de notre Seigneur Jésus Christ, unicorne spirituel, qui, en descendant dans le ventre de la Vierge, prit chair en elle, fut pris par les Juifs et condamné à mourir sur la croix. À ce sujet David dit : Et il est aimé comme le fils des unicornes [Ps. 28, 6] ; et à nouveau dans un autre psaume, il dit de lui-même : ‘Et ma corne sera relevée comme celle de l’unicorne.’ [Ps. 91.11] ».

Les bestiaires médiévaux

Licorne sur un bestiaire d’amour rimé de la fin du XIIIème siècle

Le monocéros fut étudié au VIe siècle, où l'on précise que « La licorne est redoutable et invincible, ayant toute sa force dans la corne. Chaque fois qu'elle se croit poursuivie par plusieurs chasseurs et sur le point d'être prise, elle bondit sur un roc escarpé et se lance d'en haut ; pendant sa chute elle se retourne ; sa corne amortit le choc et elle reste indemne » (on ne nous dit pas comment elle se redresse de cette triste situation, toutefois), et au XIe siècle, mais sans laisser de traces notables. Si on en croit le Livre des êtres imaginaires de Jorge Luis Borges l'avant-garde de l'armée de Genghis Khan rencontra un animal unicorne dans le désert, qui lui dit : « L'heure est venue pour votre Chef de rebrousser chemin et de retourner sur ses terres ».

C'est à la fin du XIIe siècle et au début du XIIIe siècle que la licorne devient l'un des thèmes favoris des bestiaires.

Si les bestiaires sont inspirés du Physiologos, n'oublions pas l'influence des textes greco-romains comme ceux de Pline l'Ancien. Personne n’avait vu de licornes, mais elle n'était pas moins exotique que le lion ou l'éléphant (et pas moins difficile à imaginer que la girafe ou le rhinocéros), alors, comment douter de l'existence de troupeaux d'unicornis quelque part dans un lointain pays ? En Inde ou en Afrique, par exemple...

Ainsi, la licorne est adoptée par les érudits chrétiens - n'est-elle pas présente dans la Bible, à travers le Re'em, que les latins ont traduit par licorne ? Là réside aussi une importance différente entre la Licorne dans le bestiaire d'Aberdeen, vers 1200.licorne et le petit peuple du folklore païen combattu par l'Église : cette dernière apparait dans la Bible et dans des ouvrages pour les lettrés, soit une infime partie de la population médiévale. Il n’en est jamais fait mention dans les contes et les chansons du folklore populaire, comme ceux qui mettent en scène les farfadets et autres loup-garous. Rappelons-nous donc qu'au Moyen âge, le peuple ignorait tout de la licorne, et que ceux qui combattaient les farfadets furent aussi ses principaux défenseurs. Si la licorne cohabite aujourd'hui avec les elfes et les fées, cela n'a pas toujours été le cas.

L'enseignement de la chasse à la licorne

La chasse à la licorne a été mise en scène des centaines,  voire des milliers de fois grâce au récit du Physiologos. L'histoire est chaque fois la même : la licorne indomptable que nul ne peut approcher sans se faire embrocher est séduite par une vierge traitresse. Survient alors un chasseur qui lui transperce le flanc avec une lance. La « capture de la licorne » semble être issue de l’amour courtois médiéval, du respect de la femme, des loisirs délicats, de la musique et de la poésie. On y retrouve une nspiration chrétienne évidente : la licorne y représente la trahison envers le Christ, flanc percé par une lance comme dans le fameux épisode biblique de la Passion de Jésus-Christ.

 

 

Pierre de Beauvais cite le Physiologos pour parler d'un « monocéros ou unicornis ayant la taille et la forme d'un chevreau avec une corne au milieu de la tête, si féroce qu'aucun homme ne peut s'en emparer, sauf en conduisant une jeune fille vierge à l'endroit où  La Chasse à la licorne, miniature d’un manuscrit artésien du Bestiaire de Pierre de Beauvais, XIIIe siècle.demeure la licorne et en la laissant seule dans le bois, assise sur un siège. Quand la licorne voit la jeune fille, elle s'endort sur ses genoux, les chasseurs s'en emparent et la conduisent dans les palais des rois. » Il compare Jésus-Christ à « une licorne céleste qui descendit dans le sein de la Vierge », et fut pris puis crucifié à cause de son incarnation. La corne ornant le front de la licorne devient le symbole de Dieu, la cruauté de la licorne signifie que personne ne peut comprendre la puissance de Dieu, et sa petite taille symbolise l'humilité de Jésus Christ dans son incarnation.

Le plus détaillé des récits de capture de la licorne figure toutefois dans le Bestiaire divin de Guillaume Le Clerc de Normandie, au XIIIe siècle. La licorne est décrite comme « un animal qui ne possède qu'une corne placée au milieu du front. Elle est si téméraire, agressive hardie qu'elle s'attaque à l'éléphant avec son sabot dur et tranchant, un sabot si aigu que, quoi qu'elle frappe, il n'est rien qu'elle ne puisse percer ou fendre. L'éléphant n'a aucun moyen de se défendre quand la licorne attaque, elle le frappe comme une lame sous le ventre et l'éventre entièrement. C'est le plus redoutable de tous les animaux qui existent au monde, sa vigueur est telle qu'elle ne craint aucun chasseur. Ceux qui veulent tenter de la prendre par ruse et de la lier doivent l'épier pendant qu'elle joue sur la montagne ou dans la vallée, une fois qu'ils ont découvert son gite et relevé avec soin ses traces, ils vont chercher une demoiselle qu'ils savent vierge, puis la font s'assoir au gite de la bête et attendent là pour la capturer. Lorsque la licorne arrive et qu'elle voit la jeune fille, elle vient aussitôt à elle et se couche sur ses genoux ; alors les chasseurs, qui sont en train de l'épier, s'élancent ; ils s'emparent d'elle et la lient, puis ils la conduisent devant le roi, de force et aussi vite qu'ils le peuvent. »

Brunetto Latini (1230-1294) donne dans son Livre du Trésor la description d'une licorne redoutable dont le corps ressemble un peu à celui d'un cheval, mais avec le pied de l'éléphant, une queue de cerf et une voix épouvantable. Sa corne unique est extraordinairement étincelante et a quatre pieds de long, elle est si résistante et acérée qu'elle transperce sans peine tout ce qu'elle frappe. La licorne est cruelle et redoutable, personne ne peut l'atteindre ou la capturer avec un piège. Chasse à la licorne sur The Rochester Bestiary, XIIIe

Philippe de Thaon, vers 1300, précise que la vierge doit découvrir son sein, puis que « la licorne sent son odeur et vient à la pucelle, baise son sein et s’y endort, ce qui entraine sa mort ».

Giovanni da San Geminiano parle dans son Summa de Exemplis et Rerum Similitudinibus Locupletissima d'une "odeur de virginité" qui rend la licorne douce comme un agneau lorsqu'elle se réfugie dans le giron d'une jeune vierge.

Un bestiaire daté de 1468 affirme toutefois que « la licorne symbolise les hommes violents et cruels auxquels rien ne peut résister, mais qui peuvent être vaincus et convertis par le pouvoir de Dieu ».

La vierge devait parfois tenir un miroir pour attirer la licorne. Si elle n'était pas vierge ou si des pensées impures lui occupaient l'esprit, la licorne l'empalait avant de s'enfuir.

 

 

Pourquoi la licorne eut une âme avant un corps

L'idée selon laquelle ce que l'on a jamais vu ni étudié existe quelque part, caché à nos sens, est très présente pendant le Moyen Âge (nous verrons plus tard pourquoi le rationaliste n'a pu tuer la licorne, pas plus qu'il n'a tué les dragons ou le petit peuple). Les artistes qui créèrent les miniatures illustrant la chasse à la licorne firent donc preuve d'une grande imagination, voyez plutôt :

 

Licorne bleue sur un bestiaire du XIIème siècle.

 

Qu'elle ressemble à une sorte de chacal bleu avec une corne verte et courbe...

 

Licorne sur un bestiaire anglais du XIIe

... ou à un chien avec quatre épines sur le dos. De couleur ocre, qui plus est...

Richard de Fournival, Bestiaire d’amour, fin XIIIe siècle, Chasse à la licorne

... ou vraiment à un mouton...

A gauche: Licorne ocre à corps de biche ou de lévrier et à corne lisse sur un bestiaire anglais du début du XIIIe

... à un croisement entre une biche et un lévrier...

Licorne à silhouette d'ours dans un bestiaire.

... ou à un ours !

... C'est toujours la licorne, aucun doute !

« Certaines ont un corps de cheval, une tête de cerf, une queue de sanglier, et ont une corne noire (...) On les appelle souvent monocéros ou monoceron. Une autre variété de licornes est appelée églisseron, c’est-à-dire chèvre cornue. Elle est grande et haute comme un cheval, mais semblable à un chevreuil ; sa corne est blanche et très pointue (...) Une autre espèce de licorne est semblable à un bœuf, tachée de taches blanches ; sa corne est noire et brune, et elle charge son adversaire comme le fait un taureau »

— Barthélemy l'Anglais, Livre des propriétés des choses (Début XIIIe siècle).

 

La transformation progressive de la licorne en hybride de cheval et de chèvre, de couleur blanche, de même que l'accroissement de sa taille sont le résultat du symbolisme et des allégories qui lui sont attribuées. Selon Francesca Yvonne Caroutch, la licorne figurait la bête divine dont la corne capte l'énergie cosmique et féconde la madone dans les nombreuses « Annonciations à la licorne ». Le Dictionnaire des symboles nous apprend qu'elle représente la Vierge fécondée par l'esprit saint et l'incarnation du verbe de Dieu dans le sein de la Vierge Marie.

La forme de sa corne est issue du narval, mais c'est une autre histoire...

D'après les bestiaires, la licorne a pour ennemi naturel l'éléphant et, plus tard, le lion, dont la symbolique solaire et masculine est à l'opposée de celle de la licorne. La « lettre du Prêtre Jean », un faux de la fin du XIIe siècle, raconte un combat entre un lion et une licorne en ces termes : « Le lyon les occit moult subtillement, car quand la licorne est lassée, elle se mect de costé ung arbre, et lion va entour et la licorne le cuyde fraper de sa corne et elle frappe l'arbre de sy grant vertus, que puys ne la peut oster, adonc le lyon la tue ». À partir du XVe siècle, les hommes et les femmes sauvages devienne fréquents dans l'iconographie et la licorne est associée aux bêtes sauvages, parfois chevauchée par des sylvains, bien que seule une vierge puisse la monter. Cette idée selon laquelle la licorne ne peut vivre qu'à l'écart des hommes, à l'état sauvage et dans une forêt reculée dont on ne peut l'arracher, auquel cas elle mourrait de tristesse, sera reprise par d'autres auteurs bien plus tard, notamment par Carl Jung.

 Tsaag Valren, à partir de la thèse de Bruno Faidutti (auteur de la formule "la licorne eut une âme avant un corps"), et de travaux également reportés sur Wikipédia

 

 
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